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L’hypocrisie des saboteurs du service public

En invoquant le pouvoir d’achat, les promoteurs de l’initiative «200 francs ça suffit!» occultent leurs liens avec les lobbys immobilier et de la santé. L’offensive menace directement la RSI, qui reçoit une part de recettes bien supérieure à sa cotisation. Pour le Tessin, un «oui» aux coupes revient à sacrifier un pilier économique et culturel vital.
Redevance radio-TV

En 2024, le conseiller national Thomas Matter (UDC/ZH) s’en était pris avec virulence au service météo de la SRF, la radio-télévision alémanique. Les prévisions météorologiques de la télévision publique étaient, selon lui, délibérément manipulées pour favoriser l’agenda des partis politiques attentifs au climat en diffusant une «panique climatique». Il n’est pas surprenant de voir aujourd’hui Thomas Matter en première ligne pour promouvoir l’initiative visant à réduire la redevance radio-tv de 335 à 200 francs. En sabordant le service public, il pourra peut-être orienter les prévisions météo à sa guise, jusqu’à affirmer qu’il fait froid quand il fait chaud.

Lors de la conférence de presse des partisans de l’initiative, Matter a soutenu qu’avec la hausse des loyers et des primes maladie, les citoyen·nes rencontrent des difficultés croissantes. La solution miracle: faire économiser à chaque ménage 135 francs par an de redevance (puis 100 francs dès 2029). Thomas Matter a fondé une banque au nom tonitruant, Helvetische Bank, et contrôle un groupe d’investissement qui porte son nom. Il est également la 278e fortune de Suisse. Patrimoine estimé: 225 millions de francs. Il semble donc mal placé pour comprendre le quotidien de celles et ceux qui peinent à joindre les deux bouts. Pourtant, tous les prétextes sont bons pour attaquer la honnie SSR aux prévisions météo politisées, quitte à jeter pêle-mêle dans le débat les deux des principales préoccupations des gens ordinaires: l’augmentation du loyer et celle des primes. Dommage que Thomas Matter et son parti représentent précisément les intérêts contraires à ceux des locataires et des assuré·es.

L’UDC domine le classement de Lobbywatch avec 14 parlementaires liés aux caisses maladie (6 de plus que le Centre) et 33 au secteur immobilier (10 de plus que le PLR). Matter lui-même préside deux sociétés immobilières dans le canton de Zurich, tandis que d’autres figures influentes du parti, comme Marco Chiesa, Thomas Aeschi et Gregor Rutz, président des associations cantonales de propriétaires fonciers (Tessin, Zoug et Zurich). Si ces élus se souciaient vraiment des loyers, ils auraient pu soutenir les diverses mesures visant à en modérer les prix. Ils ne l’ont jamais fait, favorisant toujours les intérêts du monde immobilier.

En première ligne de l’initiative se trouve également le conseiller aux Etats tessinois Fabio Regazzi (Centre). En tant que président de la faîtière des PME suisses (USAM), il s’insurge contre l’obligation faite aux entreprises de payer elles aussi la redevance. De l’argent qui, selon Regazzi, manque aux investissements, à la formation des apprenti·es et à la sécurité informatique. Mais est-ce vraiment le cas?

Aujourd’hui, les entreprises sont taxées selon leur chiffre d’affaires (CA). Sont exemptées de la redevance celles dont le CA est inférieur à un demi-million de francs (un seuil qui passera à 1,2 million en 2027, libérant de fait 80% des entreprises). Les tarifs s’échelonnent ensuite sur dix-huit tranches: de 160 francs annuels pour les CA compris entre 500’000 et 750’000 francs jusqu’à 49’925 francs pour ceux dépassant le milliard. Cela peut sembler beaucoup mais, si l’on analyse les pourcentages, cela représente entre 0,021 et 0,032% du chiffre d’affaires (pour les premières tranches) à un maximum de 0,005% (CA de plus d’un milliard).

On peut douter que 2500 francs annuels (niveau 9 sur 18 de redevance) pour une entreprise réalisant entre 10,4 et 15 millions de francs de chiffre d’affaires soient vraiment si déterminants en termes d’investissements, de formation et de sécurité. D’autant plus dans la perspective tessinoise où, avec 4% des contributions fournies à la redevance, le canton reçoit 22% du total national.

La position de Fabio Regazzi est encore plus paradoxale qu’il a été élu à Berne pour représenter le Tessin avant les PME. Au Sud des Alpes, la RSI fait vivre près de 1500 personnes et de nombreuses entreprises travaillent aussi grâce à elle. «Une mentalité d’assistée», a fustigé Regazzi avec sa morgue habituelle. L’assistanat ne dégoûte pourtant pas le sénateur tessinois lorsque la manne publique se déverse sur les entreprises qu’il représente sous forme d’investissements, de subventions ou d’allègements fiscaux.

Federico Franchini est un journaliste tessinois. Article original: naufraghi.ch/le-contraddizioni-di-chi-vuole-affossare-il-servizio-pubblico/