Skip to content

Le Courrier L'essentiel, autrement

Je m'abonne

Cas d’écoles

Fin du monde et petits fours

A la prochaine rentrée universitaire, la Paris Climate School de Sciences Po (inaugurée en 2025) va accueillir les premier·ères étudiant·es de son Master consacré à la transition écologique, les risques et la gouvernance. La Climate School parisienne est la dernière-née des «écoles» qui ont vu le jour ces dernières années et qui se spécialisent sur les questions de transition écologique. La Columbia Climate School à New York; la Doerr School of Sustainability à Stanford en Californie; ou encore la Global School of Sustainability à la London School of Economics (LSE). Chaque fois, c’est grosso modo la même idée: réunir des chercheur·euses et praticien·nes pour produire des savoirs en sciences sociales afin de peser sur le débat climatique, et, dans la majorité des cas, former les futur·es «leaders» de la transition.

Dans leurs brochures, sur leurs sites web et lors des webinaires de présentation, et tout en insistant sur leur dimension professionnalisante, ces écoles se présentent – se vendent – également comme des espaces de dialogue et de débat ouverts sur le monde et à des perspectives différentes. Elles mettent l’accent sur la pluridisciplinarité et l’articulation entre sciences du climat et sciences sociales. Cela au service d’une vision «systémique» de la transition écologique.

Mais lorsqu’on s’attarde sur les organigrammes, partenaires financiers, compositions des conseils stratégiques et de surveillance, contenus pédagogiques, axes et produits de recherche, le moins que l’on puisse dire c’est que l’ouverture et la confrontation d’idées ne saute pas aux yeux. Au contraire on a l’impression d’un entre-soi entre acteurs dominants du débat climatique international qui partagent toutes et tous (à quelques nuances près) une même approche de la transition bas carbone. Une approche centrée sur l’Accord de Paris et son modèle de gouvernance climatique.

Du côté de la Global School of Sustainability, on retrouve, entre autres figures de la jet-set climatique, l’économiste Nicholas Stern (qui a cofondé la School), l’ancien envoyé spécial des Etats-Unis pour le changement climatique Jonathan Pershing, mais aussi Andrew Steer, l’ex-directeur du World Resources Institute et du Bezos Earth Fund. La Paris Climate School, quant à elle, a été fondée et est pilotée par Laurence Tubiana, l’une des architectes de l’Accord de Paris, qui dirige actuellement la Fondation européenne pour le climat (ECF).

Du côté de Stanford, l’advisory council est un concentré de figures du capitalisme vert. Il y a bien sûr l’investisseur en capital-risque, pionnier du «cleantech» et principal bienfaiteur de l’école, John Doerr, le «milliardaire vert» et ex-candidat à la primaire démocrate Tom Steyer, l’influent expert en politiques énergétiques et ex-directeur de la fondation ClimateWorks Hal Harvey, ou encore Bill Gates. Ce beau monde a l’habitude de se côtoyer lors des COP, du ClimateWeek à New York au Ideas Festival à Aspen, ainsi qu’au Forum économique mondial de Davos. Désormais, elles et ils se retrouvent aussi lors des réunions pédagogiques, conseils scientifiques ou de surveillance de leurs «écoles» respectives.

A ce concentré d’élites climatiques s’ajoute une proximité certaine – et assumée – entre les écoles et le monde des affaires. Du côté de la LSE, le cofondateur (avec Stern) et principal financeur de la School of Sustainability est Lei Zhang, PDG et fondateur de Envision, un des leaders mondiaux des énergies vertes. La Paris Climate School, quant à elle, a pour «founding partners» le gestionnaire d’actifs Natixis Investment Managers et Mirova, une société de gestion spécialisée dans la finance durable, dirigée par le chantre des crédits carbone et des certificats biodiversité, Philippe Zaouati.

Créer des écoles pour un peu plus normaliser le capitalisme vert et former et reproduire les élites climatiques de demain. A la rigueur, pourquoi pas. Ça répond sans doute à une demande. Malgré le contexte actuel de backlash écologique, le «carriérisme climatique» a certainement de beaux jours devant lui1>Huber, Matthew (2022), Climate Change as Class War, Londres: Verso. Plus largement (tout en étant fort regrettable), dans un contexte de disette budgétaire et de concurrence accrue entre universités, et à une époque où les étudiant·es sont de plus en plus considéré·es comme des clients et l’enseignement supérieur un investissement qu’il faut rentabiliser, c’est plutôt logique de créer des formations finançables par des entreprises et des milliardaires philanthropes, et qui mettent l’accent sur l’acquisition de compétences et de savoirs «transférables» et sur «l’employabilité».

Ce qui pose problème, ce n’est pas tant l’existence de ces écoles, ni leur positionnement stratégique et idéologique, ou leur insistance sur la dimension professionnalisante de leurs formations. C’est leur réticence à assumer ce qu’elles sont, en particulier leur prétention à être des espaces de débat et de réflexion critique. Ce qui me dérange aussi (et peut-être plus) c’est que, compte tenu de leur force de frappe financière importante, des moyens humains dont elles disposent et de leur très grande visibilité, elles cannibalisent l’espace des sciences humaines et sociales en rapport avec le climat. Alors que «la recherche sur le climat dans le domaine des sciences sociales ne représente que 0,18% du total des financements»2>Cf. Le Monde, 3.07.2025, tinyurl.com/5x5c6db6, ces écoles menacent indirectement d’affaiblir et de marginaliser d’autres programmes de recherche et formations universitaires (y compris au sein des institutions qui les accueillent); des programmes et formations qui ne se contentent pas de reproduire les élites climatiques et de consolider les approches et les discours dominants, mais cherchent à les interroger en profondeur, à les dépasser et à tracer d’autres voies que celles portées par Nicholas Stern, Laurence Tubiana, John Doerr et Jonathan Pershing.

Notes[+]

Edouard Morena est maître de conférence en science politique à la University of London Institute in Paris.

Chronique liée