En sortant de l’immeuble, Soul se regarde dans la vitre de la porte d’entrée. Longtemps qu’elle n’a pas surpris sa silhouette dans un jogging à sa taille et une paire de baskets. Hier, elle a coupé ses cheveux longs; le rideau noir qui lui cachait le dos est tombé sous les ciseaux du coiffeur brésilien. Soul avance sur le trottoir sombre et vaseux de cette matinée du 14 février. Cela fait des mois que les faibles degrés au-dessus de zéro ne réchauffent plus rien ni personne. Soul traverse la route et sort les clefs de sa poche. Clic. Sa voiture s’allume. A l’intérieur, Soul grimace à cause de l’odeur. Dans le rétroviseur, le siège du bébé est vide et silencieux. Elle déplace une couche sale depuis la place du mort vers l’arrière, cache une peluche, un petit imagier et un hochet dans la boîte à gants. S’en va. Soul change de playlist – comptines et tables de multiplications –, enclenche de la disco. Elle fredonne ses titres préférés. En arrivant sur la route principale, elle baisse le volume et s’arrête sur le côté. Son téléphone sonne. Soul écoute le message vocal que Nanette lui a laissé. Tout le monde va bien, la petite s’est endormie dans mes bras. Profite de ta matinée, tu en as besoin. Fausse alerte. Soul répond merci. Merci d’avoir compris que c’est aujourd’hui, pas demain, pas la semaine prochaine, que j’ai besoin d’une pause. Oui, aujourd’hui. Sinon, cette identité qu’elle n’a jamais voulue ainsi risque de ne pas tenir longtemps. Bientôt trois ans seule. L’ainée a grandi, ne se plaint jamais. Et comment faire autrement. Une famille de trois sur un salaire de serveuse. Hier soir, au téléphone, Soul a supplié Nanette. J’ai besoin que tu viennes. Je n’en peux plus. Courir demain matin me changerait les idées… Viens, s’il-te-plaît. Nanette a dit oui, immédiatement. Sans doute a-t-elle entendu dans la voix de Soul une urgence contenue mais prête à exploser. Sans doute a-t-elle entendu le craquement dans sa voix, un de ces craquements secs et gluants qui obligent à s’arrêter pour regarder l’état de la pauvre bête sur laquelle on a mis le pied. Soul arrive aux quais. Elle court pleinement: elle n’est plus Soul fille de Nanette, Soul mère de deux enfants, Soul adulte version pro. Soul a les cheveux courts maintenant: ils sont vivants, libres dans sa nuque. Un chapeau de poils qu’elle portera tout le temps. Soul ne met pas de musique. Elle redevient personne, à peine s’appelle-t-elle encore Soul. Son corps halète, sue, revit. Certaines femmes n’ont pas le droit à ce genre de matinée – elle a de la chance et puis, elle l’a mérité. Elle court vite. L’urgence, la vitesse, la fuite activent son corps; ses muscles fourmillent d’énergie pure et sa respiration brûlante cherche déjà la prochaine bouffée d’air. Une sensation de liberté anime chaque foulée: elle y met toutes ses forces. Et puis elle se demande où elle va, comme ça. Soul a couru vite et loin, et pourtant elle est de retour car déjà sa voiture est juste là, de l’autre côté du trottoir. Il est l’heure. Son téléphone s’éteint. Elle hésite à le charger dans un café. Non, elle prend le volant et remonte les quais pour retourner au village. Soul n’a pas vu, mais le panneau de signalisation devant l’école du village est passé, il y a deux semaines, de 40 km/h à 20 km/h. Un radar mobile a été placé là, justement pour les gens comme Soul qui ouvrent peu leur courrier. Flash. Deux agents de police sortent d’une voiture parquée une vingtaine de mètres plus loin. Soul s’arrête. Un des policiers aimerait son permis de conduire et la carte grise du véhicule. Son permis de conduire. Evidemment, elle ne l’a pas. Juste son téléphone mort, dans la poche de son jogging dézippé. L’agent explique calmement: «Sans permis de conduire, nous devons vous garder le temps de régler la situation. Nom, prénom, adresse. Nous pouvons vous trouver sur notre base de données. Vous avez une pièce d’identité?» Soul pense à Nanette, aux petits déjà en train de pleurer, au téléphone éteint dans sa poche, à sa voiture garée de l’autre côté du trottoir il y a quelques minutes encore et à sa matinée qui aurait dû être une fête. Elle sait que la base de données ne sait rien d’elle vraiment; que dit la base sur Soul mère de deux enfants, habituellement confinée à la maison chaque week-end. Soul sort du véhicule. «Ici, on ne circule pas sans papiers.»
L’Institut littéraire suisse fête ses 20 ans (2/12)
A l’occasion de ses 20 ans, l’Institut littéraire suisse de Bienne (ILS) collabore avec Le Courrier qui publie une fois par mois, de janvier à décembre 2026, un texte de ses étudiant·es de deuxième et troisième année autour du thème de «La fête».
L’ILS fait partie de la Haute école des arts de Berne et offre un Bachelor en écriture littéraire.
