Je demande toujours à la rubrique Regards du Courrier de me livrer mes sujets de chroniques à l’avance. Parce que cela me permet de constituer une réserve de textes au cas où une surcharge de travail m’empêcherait d’écrire. Et aussi parce que cela laisse les sujets flotter dans mon esprit, prêts à rencontrer, au gré du hasard – cela ne vient jamais quand j’y mets trop de volonté – un mouvement de pensée, une page de lecture, une fragment d’actualité ou un détail du quotidien, autant de sources de propos.
J’ai lu ou entendu quelqu’un dire un jour qu’il n’y avait pas besoin de prétexte pour écrire: «Soit on a quelque chose à dire, soit ce n’est pas la peine.» C’est un point de vue. Moi j’aime les prétextes d’écriture. Ils sont des interludes, un temps de maturation pour ce qui demande à être dit mais ne peut encore l’être. Ce sont des déclencheurs féconds, qui amènent l’esprit vers des terrains où il n’irait pas sans eux.
Bref, j’avais à l’esprit le sujet des vieux papiers lorsque je lisais le roman de Nathan Hill, Les fantômes du vieux pays. A la fin, Samuel, le protagoniste, revient dans l’appartement de sa mère et y retrouve une photo. Sur l’image, Faye pose avec Periwinkle, alias Sébastien, rencontré lors des manifestations de 1968. Mais au dos, il y a une inscription: « Pour Faye, souvenir de votre lune de miel, tendrement, Al. » Cette discordance m’a interpellée. Comment une photo d’un amant militant peut-elle porter la trace d’un mari légitime?
Les vieux papiers sont rarement des témoins fidèles: ils sont des palimpsestes. A l’origine, un palimpseste est un parchemin dont on a gratté le texte pour en écrire un autre, mais où l’ancien reste visible en filigrane. Par extension, c’est tout objet qui porte plusieurs couches de sens. Cette photo en est une illustration: elle superpose deux vies de Faye, l’une conjugale et confinée, l’autre militante et aventureuse. Elle raconte autant par ce qu’elle montre que par ce qu’elle brouille. Elle dit la confusion des mémoires, la manière dont nous bricolons nos archives intimes pour composer nos propres récits de vie. Elle rappelle que le passé n’est jamais ordonné: il s’effiloche, se recompose, se réinvente – et c’est dans cette appropriation que se loge notre capacité à grandir.
Les vieux papiers, c’est l’expression d’une vie écoulée. Je pense aux fragments de vie de ma mère et de mon père, à ce qui se cache derrière les photos annotées, ces moments captés, souvent mis en scène. Chaque fois que j’ouvre nos albums de famille et que je tourne le papier cristal, je devine, déjà sur les premières images, celles de leur mariage, la personnalité fragmentée de ma mère. Pulsions, réactions, éclats. Des moments de répit trop fragiles. Puis à nouveau, déversements, accusations, critiques, camps mouvants. Et lui, bien trop effacé, bien trop choyé par les siens pour y faire face.
Par moments, j’ai eu peur de ne pas savoir assez. J’aurais voulu que de vieux papiers me racontent l’histoire de ma mère, toute son histoire, surtout celle qu’elle n’a jamais pu me dire. J’aurais voulu savoir pour mieux soigner mes blessures et tracer ma route. Mais j’ai compris que l’important n’était pas tant de cartographier un passé pour démêler le sens caché d’un héritage, que d’aimer et de pardonner au-delà de cet héritage, si confus soit-il. Peut-être que cette confusion ne pouvait être dépassée. Peut-être que l’amnésie partielle protège. La vérité nue ne serait que le reflet d’une mémoire forcément fragmentaire.
Demain, ce seront mes enfants qui tomberont sur mes vieux papiers. Ils leur rappelleront sans doute les tumultes de ma propre vie. A nouveau, l’enjeu sera peut-être moins de tout expliquer que de donner la clef pour en faire une lecture lumineuse.