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«Damas veut étouffer notre rêve»

Des Kurdes de Suisse font part de leur colère et de leur espoir face à l’avenir du Rojava en Syrie.
Sous le slogan «Statut politique pour le Rojava», une femme participe à une manifestation prokurde concernant la situation dans le nord de la Syrie, brandissant le drapeau kurde. KEYSTONE
Rojava

Depuis son arrivée en Suisse il y a un peu plus de trois ans, Esmer* a volontairement cessé de consulter les réseaux sociaux et de suivre l’actualité de son pays d’origine, la Syrie. «Je voulais me concentrer sur ma vie ici, me focaliser sur mes études, oublier la guerre et le bruit des bombes», raconte cette jeune Kurde de 22 ans, établie à Bienne, qui a dû fuir son pays parce que sa vie était menacée par sa propre famille.

Mais depuis le 6 janvier dernier, elle n’a plus pu détourner le regard. Ce jour-là, le Gouvernement syrien a lancé une offensive à Alep contre les Forces démocratiques syriennes (FDS), bras armé des régions kurdes du nord du pays. Sur Instagram et TikTok, les hashtags se sont multipliés pour dénoncer cette attaque, noyant le mur d’Esmer de vidéos d’enfants maltraités, de femmes égorgées et d’hommes fusillés.

Des images dont nous n’avons pu vérifier ni la source ni l’authenticité. Mais aux yeux d’Esmer, c’est sûr, son peuple est en train de se faire massacrer. «Pendant deux semaines, je n’ai pas arrêté de pleurer, je n’arrivais plus à me concentrer, ni à dormir. Je voyais tous ces gens tués ou chassés de chez eux, mais personne n’en parlait.»

Forte mobilisation

Puis il y a eu, partout en Europe, des manifestations, des pancartes «défendre le Rojava» et des discours de soutien aux Kurdes de Syrie. «Depuis, je me sens beaucoup mieux parce que je vois qu’on pense à nous», confie Esmer.

Fethi Celik, lui, est arrivé en Suisse en 1988. Originaire du Kurdistan du Nord, il a choisi de quitter cette région de l’est de la Turquie pour sa sécurité. Engagé en politique du côté des socialistes, il affirme avoir été emprisonné et torturé, durant un mois, avant son départ.

Agé de 63 ans et installé à Monthey, il continue de suivre avec attention la destinée de son peuple au Moyen-Orient. Il assure que l’administration autonome mise en place dans le nord et l’est de la Syrie représentait un espoir pour tous les Kurdes. «Le Rojava avait construit un Etat démocratique où plusieurs ethnies et religions vivaient ensemble. Pour les Kurdes, le plus important est de pouvoir vivre dans un même Etat, d’avoir leur autonomie culturelle. Damas veut noyer cela dans la nouvelle Syrie», déplore-t-il. Le sexagénaire doute que le nouveau président syrien, Ahmad al-Chareh, respectera les termes du récent accord signé avec les FDS, qui prévoit notamment l’intégration de brigades kurdes dans l’armée syrienne et la reconnaissance des droits des Kurdes.

«Certains qualifient al-Chareh d’ancien djihadiste mais, en réalité, il est impossible qu’il ait changé. Il a toujours la même idéologie (il avait combattu au côté d’al-Qaïda, ndlr). Il a mené beaucoup de guerres et massacré énormément de gens. Comment un assassin peut-il construire un pays démocratique?» s’interroge-t-il.

«Pire que Bachar»

Des doutes partagés par Esmer. En décembre 2025, elle s’était pourtant réjouie de la chute du régime de Bachar al-Assad. Elle y voyait l’opportunité pour les Kurdes de Syrie d’obtenir davantage de droits. «Mais quand nous avons vu que le nouveau président serait Ahmad al-Chareh, un ancien terroriste, nous avons déchanté.»

Ali Mahmoud Mustafa, président du Centre médias & intellectuels kurdes, basé à Neuchâtel, fait le même constat: «Avec Bachar al-Assad, il y avait une certaine tolérance des différentes religions. Al-Chareh n’en a aucune.»

Quand le nouveau Gouvernement syrien a attaqué les FDS dans le nord du pays, début janvier, cet Irakien membre de l’UPK (Union patriotique du Kurdistan, de gauche) n’a pas été surpris. «A mes yeux, cette offensive s’inscrit dans le business plan de l’Europe et des Etats-Unis dans cette région très riche en matières premières. Personne ne veut laisser les Kurdes tranquilles», raconte celui qui a rejoint la Suisse il y a 27 ans, comme réfugié politique. Esmer, elle, s’attendait à une autre réaction de l’Occident, du président américain Donald Trump en particulier. «Normalement, les Etats-Unis étaient du côté des Kurdes parce que nous avons combattu Daech ensemble (entre 2014 et 2019, ndlr). Mais quand nous avons été attaqués, Donald Trump n’a pas réagi. Pire: il a même serré la main d’Ahmad al-Chareh», s’insurge la jeune maman, qui explique se sentir trahie.

Fethi Celik estime que les Américains ont abandonné les FDS et les Kurdes. Pour lui, Washington a privilégié ses intérêts dans la région et préféré ménager sa relation avec la Turquie. Quoi qu’il en soit, la perte de nombreux territoires à la suite de l’offensive gouvernementale de janvier et l’accord signé avec Damas n’enterrent pas les espoirs de créer un jour un Etat kurde, assure Fethi Celik. «Nous avons vécu des massacres dans l’histoire. Jamais aucun Kurde n’a baissé les bras.» ESH MÉDIAS