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Fading à la FAD

L'Impoligraphe

Pour «fad» mon logiciel de traduction automatique me propose de l’anglais au français (j’avoue avoir eu la flemme de partir d’une autre langue), au choix: «mode», «manie», «marotte» ou «favori», et pour fading: «décoloration», «déclin», «dépérissement», «déperdition», «manie», «pâlissant» et «maniaque». Du coup, j’hésite. Parce qu’en genevois, «fad», d’abord, ça s’écrit FAD en capitales, et qu’ensuite ça veut dire «Fondation d’art dramatique». Et que ça, aucun logiciel de traduction n’est capable de le translater. Même l’intelligence artificielle patine: celle de Google me dit que ça veut dire «formation à distance», ou «flavine adénine dinucléotide» (une enzyme dérivant de la vitamine B21), ou encore «Fonds africain de développement». J’ai demandé à DeepSeek, l’AI chinoise, elle me propose un trouble du rythme cardiaque (Flutter Atrial), un dispositif de concentration de Poissons (Fish Aggregating Device), un «Fonds d’archives départementales», ou un «Phénomène passager très populaire mais de courte durée» (une mode), quoi. Enfin, l’IA d’Infomaniak, Euria, me propose un «Fonds d’amortissement de la dette», une «Fédération des associations de défense», ou «Fluorouracil, Adriamycin, Doxorubicin», un protocole de chimiothérapie. Me voilà bien avancé.

Donc je me suis résigné à me contenter de traduire FAD par Fondation d’art dramatique, la chose qui à Genève chapeaute la Nouvelle Comédie et le Théâtre de Poche, et dont la présidente, la vice-présidente et plusieurs membres ont annoncé leur démission pour la fin février. La FAD a annoncé qu’elle ne communiquera pas d’ici là sur ces démissions tant que de nouveaux représentants au sein du Conseil n’auront pas été désignés et que le Bureau du Conseil n’aura pas été réorganisé (au sein de fondations comme la FAD ou le Grand Théâtre, c’est le Bureau qui détient le pouvoir réel). On n’est donc pas supposé connaître, et moins encore y faire allusion, les raisons de ces démissions. On peut tout de même raisonnablement douter que ces raisons soient purement personnelles. Mais on peut aussi poser la question à laquelle mes trois IA consultées ont été infoutues de répondre: A quoi sert la FAD? Parce qu’à vrai dire, on n’est pas sûr qu’elle serve vraiment à quelque chose d’utile à la politique culturelle genevoise, son paysage théâtral, l’autonomie de ses scènes et leur créativité…

Qu’amène-t-elle à la Nouvelle Comédie et au Poche, la FAD? Des ressources financières? Elle ne fait que leur attribuer des ressources qu’elle-même reçoit de la Ville et du canton, dont elle se réserve une partie pour son propre fonctionnement, et qui pourraient leur être attribuées directement comme elles le sont à d’autres scènes qui n’ont jamais eu besoin d’elle pour quoi que ce soit.

La Nouvelle Comédie et Le Poche sont ainsi «chapeautés» par une fondation elle-même «chapeautée» par des collectivités publique. Que gagnent ces deux scènes à cet empilage de chapeaux? Plus de sécurité? Plus de liberté? Plus de moyens? On s’autorisera à en douter. Et à se demander (et même à y répondre) s’il ne vaudrait pas mieux soit rendre les deux scènes autonomes comme le sont Saint-Gervais, Le Galpon, Le Loup, Am Stram Gram, les Marionnettes, le Théâtre de l’Usine, soit en faire des scènes de la Ville, comme celle du Grütli…

Et tant qu’à faire, on peut aussi se demander quoi faire de conseils de fondation qui ne sont le plus souvent que des chambres d’enregistrement de leurs bureaux, et dans lesquels siègent des représentant·es du Conseil municipal tenu·es, comme tous les autres membres du Conseil y compris celles et ceux de son bureau, à un secret de fonction qui les empêche de rendre compte de leur mandat à leur mandant. A force de prétendre coordonner, on entrave. Et on entrave même sans le vouloir, simplement en faisant chapeauter les lieux de création et de représentation par des structures parasitaires, comme la FAD.

Qu’est-ce qui importe dans la manière dont on organise un champ culturel local, avec des institutions dont les ambitions sont bien plus que locales, comme la Nouvelle Comédie, le Grand Théâtre ou l’OSR? Le confort du subventionneur ou la liberté du subventionné? Les lieux culturels publics, autonomes dans leur programmation, peuvent et doivent aller plus loin que les lieux privés dans l’expérimentation de nouvelles formes et de nouveaux contenus, parce qu’ils peuvent s’abstraire de la recherche de satisfaire un large public n’attendant souvent de ne voir représenter que ce qu’il aime et connaît déjà.

C’est évidemment au risque de mécontenter, mais c’est surtout au gain d’innover. Ne pas avoir besoin de «faire du chiffre», c’est avoir la liberté de créer. Et d’accroître ainsi la diversité des propositions culturelles. Encore faut-il pouvoir le faire – et ce n’est pas seulement une question de moyens, c’est aussi une question institutionnelle. Et donc une question politique. A laquelle aucune IA ne pourra jamais répondre politiquement.

* Vice-récurateur autoproclamé du Collège de patapolitique et Grand Dugong de l’Oupopo.

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