La Loi fédérale sur les jeux d’argent (LJAr) adoptée en 2017 porte en elle une contradiction. D’un côté, elle affirme vouloir «protéger la population contre les dangers inhérents aux jeux d’argent»; de l’autre, elle affirme vouloir garantir des revenus à l’Etat pour financer la culture, le sport et l’AVS. Cette double logique place l’Etat dans une position ambiguë: protéger les citoyen·nes tout en tirant profit de leurs pertes. Cette mécanique révèle une réalité peu admise: les jeux d’argent fonctionnent comme un impôt déguisé sur les plus modestes qui consacrent proportionnellement une part plus importante de leurs revenus aux jeux d’argent que le reste de la population.
L’Etat suisse entretient depuis longtemps un rapport ambivalent avec les jeux d’argent. Alors que la Loterie romande est créée en 1937 pour répondre à la crise économique des années 1930, c’est véritablement en 1993 que s’opère un changement lorsque l’interdiction des maisons de jeux est levée, à la suite d’une votation populaire. Le Conseil fédéral défendait cette levée, voyant dans le jeu une ressource fiscale nouvelle.
En quelques années, l’ouverture du marché des casinos, l’expansion de l’offre de loteries et l’introduction des «tactilos» – ces appareils de loterie électronique proches des machines à sous – font exploser les revenus. Entre 1995 et 2024, les pertes des joueurs sont passées de 75 millions à plus de 2 milliards, soit une augmentation de 2657% en moins de trente ans.
Les inégalités sociales face au jeu
Derrière les chiffres spectaculaires se cache une réalité sociale préoccupante. Si «seulement» 4,3% de la population – ce qui correspond tout le même à 300’000 personnes – présentaient un comportement problématique lié au jeu en 2022, on estime que ces joueur·euses représentent à elles et eux seul·es près de 40% des revenus générés par les jeux d’argent.
Toutes les catégories sociales participent au jeu, mais des différences apparaissent dans la fréquence et l’intensité de la pratique. Les ménages les plus modestes y consacrent une part de leur budget deux fois et demie supérieure à celle des foyers aisés, le «profil type» du joueur excessif étant un jeune homme peu formé et précaire, souvent issu de la migration. En d’autres termes, plus on est pauvre et opprimé, plus on joue – et plus on perd.
Plusieurs facteurs expliquent cette vulnérabilité accrue. Le jeu d’argent, souvent perçu comme une échappatoire face à la précarité ou au manque de perspectives, offre l’illusion d’un gain possible et d’un contrôle sur sa situation économique. Cette illusion est d’autant plus entretenue que la Loterie romande cible délibérément ces publics fragiles.
Ainsi, une étude menée en 2021 par le Groupement romand d’études des addictions (GREA) et le Centre du jeu excessif (CJE) sur les dispositifs de loterie électronique (DLE, ou «tactilos») met en lumière que ces appareils, spécifiques à la Suisse romande, sont largement implantés dans des quartiers à faible revenu et à forte proportion de personnes issues de la migration. Les DLE sont présents dans les bars, cafés et restaurants à proximité immédiate des lieux de sociabilité quotidienne. Leur accessibilité combinée à la rapidité du jeu, aux effets sonores et à la consommation d’alcool, renforce les risques de dépendance.
Selon cette étude, ces dispositifs constituent une offre de jeu parmi les plus dangereuses du marché, précisément parce qu’ils visent – de manière structurelle – des publics socio-économiquement défavorisés.
En Suisse, la Loterie romande finance chaque année près de 5000 projets sociaux, culturels et sportifs, pour un total de 258,2 millions de francs. En 2024, la culture seule a bénéficié de 78,3 millions – soit 37,2% des montants distribués par la Loterie romande. Musées, festivals, théâtres, bibliothèques ou associations: de nombreuses institutions dépendent désormais de ces fonds. Mais ce modèle pose deux problèmes majeurs.
La culture financée par un faux espoir du gain
D’une part, il introduit une logique régressive: ce sont les ménages les plus modestes qui, par leurs pertes, soutiennent la culture censée être un bien commun. D’autre part, il oriente les choix culturels: les projets financés par la Loterie sont souvent les plus visibles et rentables, au détriment de créations indépendantes, locales ou expérimentales.
Le rôle joué par la Loterie romande dans la culture n’est presque jamais remis en question. Or, financer des politiques publiques sur les pertes issues des jeux d’argent revient à instaurer un impôt déguisé sur les plus vulnérables. Une telle logique met en tension la mission protectrice de l’Etat et son intérêt fiscal. La régulation des jeux d’argent devrait avoir pour objectif premier de protéger la population et non d’accroître les recettes publiques.
Une contradiction au cœur des politiques publiques
Chercher à augmenter sans cesse les revenus du jeu pour financer la culture, le sport ou l’AVS revient à compromettre la finalité même de ces politiques régulatrices. Plus l’Etat prélève d’argent auprès des joueuses et des joueurs, plus il alimente des situations de dépendance et de précarité qu’il devra ensuite prendre en charge.
Cette contradiction devient particulièrement visible dans le domaine culturel. La culture est un bien public, qui devrait profiter à tout le monde. Elle devrait être soutenue par des politiques publiques stables, équitables et transparentes, et non dépendre de revenus issus des poches de personnes précaires qui espèrent arrondir leurs fins de mois. Ce modèle introduit en outre une logique marchande là où devrait prévaloir l’intérêt collectif. Et il serait peut-être temps de le remettre en question.
Qui consomme la «culture légitime»?
Le modèle de financement par la Loterie romande est pervers. Mais est-ce à dire que ces financements se dirigent vers des formes de cultures qui ne sont pas consommées par les personnes à l’origine de ces financements, soit les personnes dépendantes qui viennent plus souvent de classes inférieures?
Oui et non. D’un côté, la Loterie romande subventionne dans le secteur culturel une large variété de projets. Certains d’entre eux rentrent facilement dans la catégorie des cultures élitistes (opéra, théâtre, musée, etc.) à l’image du Béjart Ballet ou du 750e anniversaire de la Cathédrale de Lausanne. Et même si ceux-ci reçoivent plus souvent les sommes les plus élevées avec plusieurs centaines de milliers de francs, la plupart des montants sont divisés en de plus petites enveloppes vers des projets moins ambitieux considérés comme plus démocratiques et locaux.
Ensuite, la corrélation en Suisse entre consommation de culture élitiste et milieu social, voire niveau d’éducation, est toujours plus difficile à établir avec le temps. Selon l’étude de 2022 de Social Change in Switzerland, Comportements culturels en Suisse: Dimensions et évolution 1976-2019, cette distinction se fait désormais surtout par l’âge, tandis qu’il y a une cinquantaine d’années les autres déterminants sociaux avaient plus d’importance.
Les bourgeois∙es toujours à l’opéra? Deux autres évolutions massives interpellent. La part des personnes ne consommant ni culture élitiste ni culture populaire est passée d’une soixantaine à une trentaine de pour cent en moins de cinquante ans, tandis que les consommateur∙trices avec des habitudes du côté à la fois des cultures élitistes et populaires sont en constante augmentation. La part des Suisses consommant uniquement des formes élitistes de culture est en revanche en diminution depuis 2013.
Loin d’affirmer que les personnes vivant en Suisse tendent à avoir un capital culturel similaire, ces chiffres font état d’une tendance à la standardisation de la culture malgré les dynamiques inégalitaires actuelles. Des poches de cultures élitistes continuent à exister, à l’image de certains musées des beaux-arts ou des opéras, mais grâce à des politiques de démocratisations par l’école ou par des prix plus attractifs, ceux-ci ne sont plus autant la chasse gardée des classes supérieures. A l’inverse, ces classes supérieures ont pris d’assaut ce qui est encore considéré comme appartenant à la culture populaire.
La caricature d’accords passés entre patrons pendant l’entracte entre deux loges appartient au passé. Désormais, cette socialisation se fait lors d’événements de masse, que ce soit devant le foot à la Pontaise, ou devant Calogero à la plaine de l’Asse. La seule différence dans le rapport à cette culture réside alors dans le confort: certain∙es ont des accès VIPs, d’autres non. BERTIL MUNK, Pages de gauche no198.