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AUT: protégeons les enfants de la malbouffe!

A votre santé!

Pendant mon séjour récent au Chiapas (Mexique) déjà évoqué ici, j’ai eu l’occasion de prendre des mesures anthropométriques d’enfants d’une communauté accompagnée depuis dix ans par l’ONG Madre Tierra Mexico. Avec l’heureuse surprise de n’observer aucun enfant dénutri (ce qui n’est largement pas le cas de la population enfantine rurale globale de cette région). En revanche j’ai été interpellé par le fait que près de la moitié des enfants – notamment les plus de six ans – avaient un indice de masse corporelle (IMC) au-dessus de la moyenne et étaient donc «légèrement enveloppés», présentant un léger surpoids pour la plupart d’entre eux.

M’étant approché d’un des petits magasins du village, j’ai découvert que la plupart de ses ventes concernaient des aliments ultratransformés (AUT): boissons «énergétiques», sodas sucrés, petits biscuits sucrés ou salés. C’est ce que la population demande, m’a-t-on dit.

Et pourtant, comme l’impose une loi fédérale mexicaine, tous ces aliments portaient des sceaux mentionnant l’«excès de graisses, sucres, sel, calories…» suivant leur composition. Les promoteurs et promotrices de santé du village m’ont confirmé qu’avec l’amélioration des conditions de vie, les familles achetaient davantage de ces «friandises» et que les boissons énergétiques étaient très en vogue, vantées quotidiennement par la publicité en ligne, désormais accessible à tout un chacun.

De retour en Suisse, j’ai consulté la littérature scientifique pour voir si l’observation que j’avais faite se retrouvait ailleurs. Je suis tombé sur un rapport de l’Unicef sur le sujet et sur une série d’articles de la revue Lancet. L’Unicef met en avant le constat suivant: «Des millions d’enfants et d’adolescents grandissent dans des environnements où les boissons sucrées, les en-cas salés et sucrés ainsi que les produits alimentaires issus de la restauration rapide, y compris les boissons et aliments ultratransformés, sont aisément accessibles et font l’objet d’un marketing agressif. Ces environnements alimentaires malsains favorisent une mauvaise alimentation, pauvre en nutriments, et contribuent à l’augmentation du surpoids et de l’obésité chez les enfants et les adolescents, et ce, même dans des pays qui luttent encore contre la dénutrition chez les enfants.»

C’est vrai chez nous aussi, où l’on évalue à 25% la part de l’alimentation ultratransformée, alors que, selon les préconisations, elle ne devrait pas dépasser 15% [de l’apport énergétique journalier]. C’est pire en Amérique du Nord, où sa proportion dépasse les 50%, tandis que le Sud du continent américain s’en rapproche. La littérature relève la brutalité des changements des habitudes de consommation et le lien direct entre l’augmentation des AUT et la surcharge pondérale. Dans le cas de la communauté du Chiapas, c’est le paramètre qui a le plus changé, puisque par ailleurs le mode de vie de ces familles paysannes est resté similaire sur ces vingt dernières années (la sédentarité notamment, considérée comme un facteur majeur d’obésité, ne peut être invoquée ici). Il faut dire que les AUT sont d’un prix «abordable», cela fait partie d’une redoutable stratégie marketing.

«Aliments ultratransformés: il est temps de faire passer la santé avant le profit», titre l’éditorial du très réputé Lancet, soulignant le fait que «la montée en puissance des aliments ultratransformés dans l’alimentation humaine nuit à la santé publique, alimente les maladies chroniques à l’échelle mondiale et creuse les inégalités en matière de santé. Relever ce défi exige une réponse mondiale concertée qui s’oppose au pouvoir des entreprises et transforme les systèmes alimentaires afin de promouvoir des régimes alimentaires plus sains et plus durables».

L’article, très sévère, insiste: «L’industrie des aliments ultratransformés (AUT), contrôlée par un petit nombre de multinationales, repose essentiellement sur la transformation à grande échelle de matières premières bon marché, comme le maïs, le blé, le soja et l’huile de palme. Les AUT […] sont conçus pour être extrêmement appétissants, ce qui encourage leur consommation répétée et les amène souvent à se substituer aux aliments traditionnels.»

Les actions prioritaires de santé publique prônées par les experts, au-delà d’un étiquetage obligatoire des produits sur le devant des emballages, consistent en l’interdiction du marketing ciblant les enfants, la restriction de la présence des AUT dans les écoles, ainsi que l’augmentation des taxes sur ces produits. Le Mexique a pris ces mesures il y a dix-huit mois, et leur mise en œuvre se fait progressivement.

Dans la communauté chiapanèque, Madre Tierra Mexico va former les promoteur·rices de santé afin que les villageois·es soient davantage sensibilisé·es à moins consommer d’AUT (comme c’est déjà le cas pour les boissons sucrées) à et se concentrer sur leur alimentation traditionnelle – produite sans pesticides!

Pendant ce temps, en Suisse, on abandonne le Nutri-Score, on peine à faire baisser le taux de sucre des yoghourts ou des céréales du petit-déjeuner… La majorité politique «regarde ailleurs».

Bernard Borel est pédiatre FMH, conseiller communal à Aigle.

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