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Confusion politique et historique

Blaise Crouzier met en doute le bien-fondé de certaines accusations d’antisémitisme.
Conflit

De la part des défenseurs de l’Etat d’Israël, les accusations sont récurrentes1> Le Courrier (24.09.2025, 29.11.2025 et 22.12.2025), quand certains s’obstinent à lier l’antisionisme à l’antisémitisme, il faut être attentif aux liens entre le sionisme et Israël d’une part, la Shoah et les persécutions qui l’ont précédée d’autre part. L’historien israélien Ilan Pappé peut y aider. Dans son livre Le lobby sioniste des deux côtés de l’Atlantique2> Chapitre 3, «En route vers la décla-ration Balfour», il rappelle l’ambiguïté du soutien occidental au projet sioniste, soutien porté par les prophéties bibliques du sionisme chrétien, mais aussi par l’antisémitisme et par la peur des flux de populations juives de l’Est, «ostjuden», fuyant les pogroms. Les migrations en Palestine qui suivront la déclaration Balfour du 2 novembre 1917 permettront à la population juive en Palestine sous mandat britannique de passer de 60 000 à 400 000 personnes en 1937. Les malvenus en Angleterre, en France comme en Allemagne sont les bienvenus en Palestine occupée. L’histoire se répétera en 1947. Les bases de l’Etat d’Israël sont déjà constituées avant sa reconnaissance par l’Assemblée des Nations unies et le départ de l’armée anglaise: gouvernement, banque, villes, colonies, armée/milices, y compris plan Delta d’occupation des territoires et de nettoyage ethnique3> Cf «PALESTINE La dernière colonie» Lucas Catherine 2003. Le bateau Exodus porte bien son nom. Ce fut l’exode de survivants des camps d’extermination nazis, ces rescapés à qui les Etats-Unis refusaient l’entrée, et que l’Europe négligeait de réinstaller dans leurs droits, quand elle ne les accueillait par de nouveaux pogroms comme en Pologne. A Paris, on estime à 40 000 le nombre d’appartements de déportés et d’exilés juifs méthodiquement pillés puis réattribués pendant l’occupation.4> «Spoliation des juifs à Paris» Sarah Gensburger http://ehne.fr//fr/node/22194 Combien ont été rendus, baux ou propriétés, à leurs ayants droit? Et les biens? Quant aux œuvres d’arts, leurs tardives et laborieuses restitutions ne sont pas encore terminées.

Les survivants sont accueillis en Palestine par les constructeurs d’un Etat qui réalise alors «le nettoyage ethnique de la Palestine» comme l’a décrit Ilan Pappé dans son livre le plus connu. A leurs droits de victimes se substitue un droit de suprématie ethnique.

Après 1948, la «Nakba», l’exode de 700 000 Palestiniens, les guerres s’enchaîneront. La Palestine/Israël se transformera rapidement en porte-avions régional avec pavillon israélien, avec une maintenance américaine, des écussons européens, français pour l’armement nucléaire.

Avec la méthode TINA – There Is Not Alternative / to zionism –, l’équation insoluble «Etat juif+Etat démocratique», au bout de près de trois quarts de siècle de «Question palestinienne» et de «Processus de paix», donnera comme résultat: l’«Etat de Judée» des colons et de leurs représentants maintenant au pouvoir avec leur politique expansionniste et génocidaire. Ce stade final est bien décrit par Ilan Pappé dans son dernier livre Israël on the brink (Israël au bord du gouffre).

A Munich, un ami m’a montré un nouveau quartier juif construit à côté de la «Maison et musée de la Ville», à l’entrée de la vieille ville en grande partie reconstruite: synagogue, centre culturel, immeubles et bel espace extérieur. Cette réinstallation de la communauté juive était bien un devoir à accomplir après la Shoah, et cela a été fait ici. Seule fausse note: un drapeau israélien sur un mât bricolé à l’entrée de la synagogue. Sa place serait sur un consulat.

Lier la lutte contre l’antisémitisme au soutien à Israël, à la critique de la solidarité avec la résistance palestinienne, et au refus d’un «après-sionisme» en Palestine, ne résout aucune de ces questions, mais crée un problème: une confusion politique, et
historique.

Blaise Crouzier,
Genève

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