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Le Courrier L'essentiel, autrement

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Après les excuses, un «nous» différent

Luisa Campanile tisse un parallèle entre deux drames et leurs conséquences.
Drame

Nous sommes en deuil. Dans le quartier, des jeunes manquent. Nous sentons leur absence. Nous apprenons aujourd’hui des bribes de leur vie, voyons défiler leurs visages. Ils étaient le voisin du voisin, l’ami d’école du fils, la sœur de l’ami de cet autre voisin. Des liens invisibles occupent la ville, comme ils occupent les silences entre un mot et l’autre qui peine à être ­trouvé.

Alors, nous nous surprenons à commencer une phrase et l’autre, par un «nous». Incertain.

La surprise est grande dans un pays où la sphère publique et la sphère privée sont séparées par un abysse, intégrées comme telles dans l’éducation; dans un pays, en matière de sentiment d’appartenance, où le local prévaut sur le national, dans un pays; où les particularités cantonales complexifient la vision d’ensemble.

Nous nous retrouvons à dire «nous». Et sur ce «nous» tombe la neige du jour. Ce «nous» à peine dit se doit de s’arrêter. Fragile.

L’arrêt bouscule le présent, le passé, les met avec désinvolture dans un face-à-face. La mémoire d’un traumatisme résonne: je me réfère à la tragédie de Mattmark. Et je ne peux que parler au nom du «je», car l’émotion perçue dans la famille, la communauté ouvrière immigrée, est propre à cette personne-là prise dans cet événement-là, à ce moment-là de l’histoire.

Or, il se trouve que les excuses du gouvernement sont arrivées, il y a tout juste quatre mois, à l’occasion du 60e anniversaire de la catastrophe. La proximité temporelle de la commémoration et de la tragédie de Crans-Montana, la présentation d’excuses, interpellent. En effet, l’adulte, ex-enfant de cette communauté-là, convoque le sentiment d’injustice, d’abandon, les peurs immenses, certaines risibles comme la peur bleue de la montagne – quel dommage, le Vieux Pays est si beau. Avec les excuses du gouvernement, présentées par le même représentant – l’ironie avec laquelle s’exerce la temporalité ne peut que renforcer l’interrogation – font que ces sentiments-là, la colère, la trahison, la méfiance, arrivent au rendez-vous de façon différente.

Le contexte, les causes, le déroulement des faits, la population touchée, de Mattmark ou de Crans-Montana sont certes bien différents. Mais les excuses faites par un représentant politique initient probablement un mouvement semblable: elles travaillent l’individu, presque dans un corps-à-corps. Elles agissent sur son élan de vie, sur sa possibilité d’action dans son environnement quel qu’il soit, sur son désir de faire partie du «nous». Au-delà de ce jour-là d’arrêt, décrété jour de deuil national, ou de cet autre, quant à lui, jour de commémoration. Au-delà de telle communauté ou telle autre, de tel groupe d’âge ou socio-économique, de telle commune, de tel canton.

Le désir du «nous» est fragile.
Après les excuses, ce désir du «nous» est attendu. Mais, il faut l’attendre avec patience. Il s’invite. Il est un invité de choix. Cet invité a besoin de faire confiance en la justice, dans les représentantes et représentants élus.

Il est de notre responsabilité de faire en sorte que cette confiance parvienne, jour après jour, aussi à nos enfants pour qu’elles et ils puissent expérimenter ce «nous».

Luisa Campanile,
Lausanne