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Apprendre des mobilisations pour la défense du service public vaudois

Geneviève de Rham et Pierre Eichenberger mettent en perspective la mobilisation historique des secteurs publics et parapublics vaudois de fin 2025, en la comparant à celle de 1998. Eclairage.
Mobilisation

Après deux mois de mobilisations sans précédent, les employé·es des secteurs publics et parapublics vaudois ont fait reculer le Conseil d’Etat sur deux mesures emblématiques du budget 2026: la contribution de crise sur les salaires et la suppression des décharges de fin de carrière pour les enseignant·es. Cette victoire est le résultat d’une première historique, la grève reconductible, qui a débouché sur treize jours de grève (sur les lieux de travail les plus mobilisés) et cinq manifestations remarquables par leur ampleur (25 000 personnes dans les rues de Lausanne!).

Même si d’autres concessions ont été obtenues, dans les soins, l’enfance, le social parapublic ou encore les EMS, le Grand Conseil a en revanche maintenu la grande majorité des coupes. L’Etat-employeur en outre refusé jusqu’au bout de négocier avec les syndicats.

Pour retrouver une mobilisation comparable, c’est en 1998 qu’il faut remonter. Après deux jours de grèves et trois manifestations massives, le Conseil d’Etat d’alors avait renoncé aux mesures les plus antisociales qu’il envisageait pour 1999, comme la coupe nette dans le montant des retraites, mais aussi le gel des annuités et de l’indexation des salaires. Il faut dire que les deux journées d’actions et de grève s’étaient déroulées dans une multiplicité de secteurs, aussi bien publics que parapublics. Par exemple, les cantonniers, les gendarmes, le CHUV et les hôpitaux régionaux, les écoles et gymnases, les institutions socio-éducatives, les EMS, et d’autres encore s’étaient mobilisés. Au CHUV, la mobilisation était telle que la hiérarchie avait décidé de fermer le bloc opératoire lors de la grève du 6 octobre, car la sécurité des opérations planifiées ne pouvait plus être assurée. Ce même jour, une colonne de 300 gendarmes, en grève eux aussi, avait rejoint les grévistes au CHUV. Face à cette démonstration de force, le Conseil d’Etat avait été contraint de reculer tout en annonçant l’ouverture de négociations autour de la suppression du statut de fonctionnaire, ouvrant la voie en 2001 à la Loi sur le personnel.

En revanche, alors que les assemblées générales intersyndicales de 1998 n’avaient pas osé appeler à une grève reconductible, jugée trop ambitieuse et irréaliste, les grévistes de 2025 ont franchi le pas et appelé à reconduire la grève de jour en jour. La très forte participation des enseignant·es a obligé nombre de parents à prendre des dispositions pour leurs enfants, renforçant l’impact public de ces journées de grève. La reconduction de la grève a initié une dynamique inédite sur les lieux de travail: la répétition des AG en salle de maîtres et dans les salles de pause a mobilisé les employé·es de l’Etat comme jamais auparavant. D’innombrables actions créatives et festives, parmi lesquelles des «grévibus» (marcher d’un lieu de travail en grève à l’autre, comme lors de la Grève féministe de 2019), des envois de lettres aux député·es, ou encore des rassemblements en marge des séances du Grand Conseil ont donné force et cohésion au mouvement.

L’expérience acquise dans des luttes antérieures a permis de construire la force de ces mouvements. En 1998, c’étaient les manifestations des années précédentes contre la restructuration des hôpitaux (Orchidée), puis de l’ensemble des secteurs public et parapublic. En 2025, ce sont les manifestations pour l’indexation des salaires. Chaque fois, l’appel unitaire lancé par les syndicats SUD, FSF et SSP a permis de regrouper toutes les forces pour mobiliser sur les lieux de travail. Hier comme aujourd’hui, la force de l’organisation syndicale, en particulier les fonds de grève permettant aux participant·es d’éviter des pertes de revenus, ont démontré leur efficacité pour tenir dans le temps.

En 1998 comme en 2025, c’est l’importance de la coalition sociale participant à la protestation qui a fait reculer le gouvernement. Dans ces deux mouvements, les femmes et les étudiant·es ont notamment joué un rôle clé. Rappelons que c’est bien le 14 juin 1991, à l’occasion de la première grève des femmes, que des pancartes militantes avaient (pour la première fois!) été autorisées dans le hall du CHUV.

Combien de travailleuses sociales et d’infirmières, si décisives dans la mobilisation d’alors, avaient-elles été initiées aux pratiques de mobilisation à la faveur de cette grève des femmes? Le succès de 1998 avait également bénéficié de la très forte mobilisation des étudiant·es de l’Unil qui avait bloqué l’institution pendant plusieurs semaines en 1997 pour contester les plans d’austérité budgétaire. En 2025, les enseignantes ont joué un rôle moteur dans le mouvement. Combien d’entre elles avaient-elles aiguisé leur savoir-faire militant lors des grèves féministes de 2019 et 2023, préparant le terrain pour la mobilisation de 2025? Les étudiant·es des hautes écoles ont aussi joué un rôle moteur dans ces institutions.

A l’Unil comme à la HETSL, des liens clairs existent entre la mobilisation pour la défense du service public et celles, de quelques mois antérieures, en solidarité avec la Palestine. Que montrent les réussites de 1998 et de 2025? D’abord, que la mobilisation et la grève payent! Ensuite, qu’aujourd’hui comme hier, l’unité entre syndicats et entre salarié·es de secteurs différents est un facteur essentiel de succès. Enfin, que les différentes causes progressistes (féministes, étudiantes, liées à la solidarité internationale) s’alimentent et se renforcent, permettant de construire des savoirs militants qui sont la clé des succès de demain.

Geneviève de Rham et Pierre Eichenberger, respectivement militante de la grève féministe et historien à l’Unil; membres du Syndicat des services publics (SSP).