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Le Courrier L'essentiel, autrement

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Face à l’adversité, travailler à l’unité

Face au démantèlement politico-environnemental mondial dont les Etats-Unis de Trump sont l’épicentre, René Longet appelle à une union pragmatique autour de la notion de «durabilité».
Ecologie

En une année, le président américain a pulvérisé les engagements environnementaux de son pays et incité d’autres Etats à faire de même, comme l’a montré le triste sort du traité sur les plastiques, pollution qui va donc continuer à étouffer le monde. Et sur notre continent – qui a trop tardé à se donner une structure politique forte et désormais se trouve pris en tenaille dans les jeux des puissances mondiales –, l’alliance mortifère entre le néolibéralisme et le national-populisme a eu la peau du Pacte vert européen.
La déconstruction porte tant sur les contenus que sur la capacité de l’humanité à avoir prise sur les enjeux dépassant les frontières nationales. En fragilisant les institutions de concertation internationales, Trump livre le monde à lui-même et, quatre-vingts ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale et la création de l’ONU, laisse derrière lui un champ de ruines.

Notre modèle de société hérité des «trente glorieuses» est spécialement toxique, car il a transféré sur le consumérisme – et la fuite en avant dans l’obsolescence et le gaspillage – l’espoir d’égalité des chances et d’émancipation individuelle et collective. La progression de la précarité dans ce contexte consumériste ajoute à la complexité.

Changer les imaginaires est à la fois essentiel et particulièrement difficile

Changer les imaginaires est ici à la fois essentiel et particulièrement difficile. Car si on ne parvient pas à partir du quotidien des personnes, notamment des moins bien situées, en leur montrant comment elles peuvent gagner leur vie et vivre mieux à travers la transition, toute suggestion d’autres façons de faire sera reçue comme utopique, inaccessible et frustrante. Compréhensible quand on n’arrive pas à boucler ses fins de mois! Et globalement, la marge de manœuvre des individus est à la fois sous et surestimée.

Du bon usage d’une notion fédératrice. Devant le tsunami trumpien, il est temps de redécouvrir l’idée salutaire de la durabilité. En effet, en associant le respect des limites de viabilité planétaires à une exigence de justice fondée sur les droits économiques, sociaux et culturels internationalement reconnus, et à des perspectives économiques positives, elle offre une formule cohérente, convaincante et facile à retenir.

Encore faut-il avancer des messages clairs et compréhensibles. Il est en particulier temps de cesser de mettre en opposition ce qui peut tout aussi bien être vu en complémentarité. A quoi bon s’échiner à distinguer durabilité forte et faible? Cette dernière consistant à remplacer le capital naturel par du capital financier, ne répondant en rien à l’idée de durabilité, est un pur contresens. A quoi bon créer une contradiction entre recyclage-réemploi des matières et réparation des objets, alors que ce sont-là deux axes de l’économie circulaire inscrits dans des temporalités différentes?

Pourquoi vouloir opposer optimisations techniques et sobriété dans les usages – il faut associer les deux, et encore, sans une forte mobilisation des énergies renouvelables on n’y arrivera pas. Et à quoi bon souligner l’impossibilité d’un «capitalisme vert», rejoignant au passage les ultralibéraux, alors qu’on retrouve là la nécessité d’une régulation de l’économie de marché face à la loi du plus fort? D’où vient la méfiance devant les écogestes, alors que ceux-ci sont essentiels dans la construction d’une dynamique collective: écogestes et boycott sont deux faces d’une même médaille.

Que ces disputes fassent avancer la réflexion dans des cercles dédiés est une chose et il ne s’agit aucunement de s’autocensurer, car des mesures alibi seraient pire que le mal, suggérant que le problème est résolu alors qu’il ne l’est pas. Mais leur apport pour le reste de la société est très relatif, voire démobilisateur. Par exemple quand on diabolise les éoliennes ou la voiture électrique (alors que l’efficacité énergétique d’un moteur électrique est le triple d’un moteur à explosion, ce que le ferroviaire démontre depuis plus d’un siècle). Et si l’on qualifiait, parfois un peu rapidement, de greenwashing des engagements incomplets ou insincères, Trump, en supprimant la référence du Green, a aussi supprimé la tentation du greenwashing… Quand le vice n’a plus besoin de rendre hommage à la vertu, c’est que la vertu a disparu de l’horizon.

* Ancien élu, expert en durabilité, Genève.