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Bâtir un laboratoire d’utopies collectives

Le nouveau directeur du Festival de La Bâtie se confie sur ses aspirations avant sa première édition fin août à Genève. Comme Stéphane Malfettes, l’événement phare de la rentrée fêtera ses 50 ans.
Venu de Lyon, Stéphane Malfettes entend partir «de ce qui existe ici». ROMAIN ÉTIENNE
Festival de la Bâtie

Comme La Bâtie-Festival de Genève, son nouveau directeur fêtera ses 50 ans en 2026. Un coup double inspirant. Stéphane Malfettes, ancien directeur des SUBS à Lyon, rêve d’un festival à ciel ouvert, inclusif et curieux de toutes les formes. Il souhaite tisser des liens avec les origines sans céder à la nostalgie. Rassembler un public local, transcantonal et transfrontalier dans un espace de créations, de rencontres et d’expérimentations partagées. Faire souffler un vent d’utopie tout en favorisant l’équilibre entre productions locales et rayonnement international.

Vous avez pris la tête de La Bâtie en octobre. Quel est votre état d’esprit?

Stéphane Malfettes: C’est un moment très joyeux. J’approfondis ma connaissance de la ville, des ­partenaires, des lieux, en me déplaçant à vélo, ce qui me permet de mieux saisir la géographie de Genève. C’est important pour un festival qui se déploie autant sur le territoire. Je vais à la rencontre des personnes et des lieux; je vois le plus de spectacles possibles.

Vous venez plutôt de la musique et de la ­performance. Qu’est-ce qui vous a donné
envie de postuler?

Je nuancerais, je viens d’horizons variés – opéra, théâtre, musée. Ce que j’aime, c’est faire dialoguer les formes. La Bâtie incarne cette diversité depuis sa création. C’est un festival de rentrée, juste à la fin de l’été, concentré, collaboratif, ouvert sur des lieux atypiques, et qui va bientôt fêter ses 50 ans. Un vrai défi stimulant.

Cet anniversaire va toucher les Genevois·es, ­comment allez-vous prendre en compte le poids de l’histoire?

La force de La Bâtie, c’est que c’est un festival qui a su se renouveler avec les transformations de son territoire, celles du monde et celles de la création artistique. Il n’est jamais devenu obsolète. Il s’est toujours intéressé à son temps. On ne cédera pas à un excès de commémoration. L’idée, c’est de ­célébrer tout en regardant vers l’avenir. Je m’intéresse à l’histoire du festival, aux figures qui l’ont porté, mais je veux rester dans une dynamique de création et d’invention.

Souhaitez-vous renouer avec les fondations du festival?

Oui, c’est une des idées fortes. A l’origine, le festival avait lieu dans le Bois de la Bâtie et proposait des spectacles en extérieur, dans des lieux non dédiés. J’aimerais renouer davantage avec cette impulsion du plein air, proposer des formes dans l’espace public, en complément de la programmation en salle.

L’idée d’un lieu central et convivial, comme il en existe aux SUBS à Lyon, est-elle envisagée?

Absolument. Un lieu où les publics se retrouvent avant et après les spectacles, où on partage un moment à la fois artistique et social. Ce lieu ne sera pas forcément festif ou nocturne, mais il doit être vivant, surprenant, à l’image du festival.

Vous aimeriez faire vibrer un souffle d’utopie ­collective. Comment le susciter?

La notion d’utopie est élastique. Ce qui me paraît important c’est que ce soit le festival des Genevois, de toutes les composantes de la ville et de ses diversités. Un festival qui implique très largement. L’enjeu est de construire une communauté autour de l’art qui s’invente aujourd’hui, en allant vers de nouveaux publics sans perdre les fidèles.

La particularité de Genève, c’est que celles et ceux qui vivent ici sont tous différents. Il y a une grande mixité à l’échelle de la ville et du canton, et à l’échelle transfrontalière. Je suis vraiment attaché à cette mixité des publics. L’enjeu est de faire en sorte que des personnes qui n’avaient pas forcément prévu de venir, finalement, prennent le chemin du festival, par la force de l’évidence et soient au contact de moments artistiques. C’est avec ce nouveau public que le festival doit ­continuer à écrire son histoire. C’est symbolique, mais le cap de cette 50e édition acte fortement que La Bâtie est LE festival des Genevoises et des Genevois.

Et les publics au-delà de Genève?

Le festival rayonne évidement en Suisse romande et au-delà. Il est transfrontalier et continuera à aller notamment dans le canton de Vaud et à ­accueillir des publics variés, avec une attention particulière aux mobilités et à l’accessibilité. Il est également important de muscler l’attractivité du festival auprès des professionnels internationaux pour valoriser la scène locale et régionale.

Connaissez-vous bien les artistes suisses?

Oui, j’ai déjà travaillé avec plusieurs artistes suisses, romands et alémaniques. Je prends beaucoup de plaisir à faire de nouvelles découvertes. Je suis par exemple attentif à ce qui se passe à La Manufacture, dans des festivals comme «C’est déjà demain» au printemps ou «Emergentia» fin octobre. Je ne citerai pas de noms d’artistes pour ne pas restreindre mes intentions, mais la création locale et pluri-générationnelle aura bien sûr une place importante.

Allez-vous renforcer la production et la coproduction?

C’est dans l’ADN du festival de soutenir la création artistique à l’échelle locale et internationale. La Bâtie a toujours accompagné des artistes de la région pour leur offrir une visibilité, ici et à l’étranger, dans une complémentarité d’action avec le travail que mène toute l’année nos partenaires culturels.

Vous succédez à Claude Ratzé, très attaché à la danse. Comment gérer cet héritage?

Claude a marqué la ville, notamment par son engagement pour la danse. Je n’ai pas le même pedigree ni le même style, mais je reconnais la force de la danse dans le festival. Elle restera centrale, en interaction avec toutes les autres expressions artistiques qui composent la diversité du festival.

Qu’avez-vous envie de ramener de Lyon?

Plutôt que ramener, je pars de ce qui existe ici. A Lyon, j’ai aimé créer un lieu de travail pour les artistes et de vie pour les publics. J’aimerais qu’à La Bâtie, il y ait aussi une forme de permanence artistique pendant le festival et au-delà.

Y a-t-il un concept que vous voulez implanter?

Créer un nouveau lieu central, mais pensé autrement. Plus diurne que nocturne, plus tourné vers des formes artistiques spontanées et accessibles. Un lieu de surprise, de convivialité, qui symbolise le renouveau du festival.

D’aucuns s’interrogent sur la forte présence de directrices et directeurs français dans les institutions genevoises. Comment abordez-vous cela?

Je comprends la question, mais je n’ai jamais ­ressenti de rejet. J’ai été bien accueilli. Ce n’est pas un phénomène nouveau, mais une coïncidence temporelle. J’espère qu’on dépassera vite cette question grâce à ce que nous ferons ensemble.

Et côté budget ?

Le soutien des institutions publiques et de tous les partenaires est constant. L’édition 2025 a été construite par mon prédécesseur avec 500 000 francs de moins pour résorber le déficit de 2023 et permettre un retour à l’équilibre cette année. Il y a une pression, mais elle est saine. Un festival doit toujours prendre des risques: j’en prendrai mais de manière mesurée!

Version intégrale de l’article parue sur le site de Danse Suisse, Voix de la danse, dansesuisse.ch/fr/danse-en-suisse/voix