«Où est passé Mark Carney, le passionné du climat?» titrait début septembre 2025 Radio Canada sur son site internet. Elle semble en effet bien loin l’époque où Mark Carney, l’actuel premier ministre du Canada, était (quasi) unanimement considéré comme un champion de la cause climatique.
C’est lorsqu’il était gouverneur de la Banque d’Angleterre, entre 2013 et 2020, que Carney s’est bâti une réputation de «leader climatique». Prononcé à la veille de la COP21, en septembre 2015, son discours sur «la tragédie des horizons» est vu (ou plutôt était vu…) comme un moment fondateur dans la prise en compte par les investisseurs du risque climatique en tant que risque financier. A la suite de ce discours, l’ancien banquier d’affaires de Goldman Sachs fut propulsé sur le devant la scène. Il œuvra à la mise en place d’un groupe de travail sur les informations financières liées au climat (Task Force on Climate-related financial disclosures) et fut nommé Envoyé spécial des Nations unies pour le financement de l’action climatique. En bref, Mark Carney c’était un peu le «Mozart de la finance verte».
Sa désignation comme candidat pour le parti libéral et sa victoire aux élections législatives canadiennes d’avril 2025 suscita un véritable engouement au sein de la jet-set climatique, encore traumatisée par la réélection de Trump et les reculades en série en matière de politiques climatiques. Après avoir tout misé sur Emmanuel Macron en 2017 – vous rappelez-vous du slogan «Make Our Planet Great Again» et du «One Planet Summit»? –, Laurence Tubiana, Michael Bloomberg, Christiana Figueres et tant d’autres figures du débat climatique se tournèrent désormais vers Carney. Ce serait lui le premier défenseur de l’Accord de Paris et le meilleur rempart face à Donald Trump et aux intérêts fossiles.
L’engouement fut de courte durée. Après sa victoire aux élections législatives canadiennes d’avril dernier, le Carney vert laissa rapidement place au Carney fossile. Abrogation de la taxe carbone; suspension de l’obligation pour les constructeurs automobiles d’atteindre 20% de ventes de véhicules zéro émission à partir de 2026; introduction de nouvelles aides et crédits d’impôts pour l’industrie fossile dans le budget national; signature d’un protocole d’accord pour un nouvel oléoduc destiné à acheminer des millions de barils de pétrole issus des sables bitumineux de l’Alberta vers la côte ouest; projet d’expansion de terminaux gaziers – les mesures climaticides du premier ministre Carney se succèdent à un rythme soutenu.
Face à ce retournement, et lorsqu’i·els n’optèrent pas pour un silence gêné, les commentateurs et acteurs du mouvement climat poussèrent des cris d’orfraie. Mais comment était-ce possible? Comment un homme aux convictions pro-climat si affirmées pouvait-il se renier de la sorte? Avait-il peur de Trump? Etait-ce l’ivresse du pouvoir?
Et si, en fait, Carney n’avait pas changé? Et si on n’avait tout simplement pas vu (ou voulu voir) que sa priorité n’était pas et n’avait jamais été le climat mais les intérêts du secteur financier? C’est l’argument avancé par John Woodside dans un très bon article publié dans le National Observer en décembre dernier. «Un réexamen des interventions les plus marquantes de Carney sur la question, écrit-il, ne révèle pas un défenseur du climat soucieux de protéger les populations et la planète. Il met plutôt en lumière un individu doté d’un sens aigu des risques et des opportunités financières.»
La priorité pour Carney, c’est moins la crise climatique que la «stabilité» du système financier. Il faut donc interpréter les revirements de Carney en matière climatique comme des tentatives de protéger, coûte que coûte, les intérêts des banques, des gestionnaires d’actifs et autres acteurs financiers qui, avec la réélection de Trump et l’abandon de politiques climatiques ambitieuses, ont remisé le risque climatique au placard. Comme le résume Lucie Pinson, fondatrice et directrice de l’ONG Reclaim Finance, en parlant de Carney, ses efforts de mise du climat à l’agenda des institutions financières «visai[ent] à protéger la finance contre les conséquences du dérèglement climatique, pas à empêcher la finance de l’aggraver».
Contrairement à ce qu’affirment certains observateurs et spécialistes de la géopolitique contemporaine du climat, la sourde pression de la crise climatique ne s’est pas substituée à la sourde pression des rapports économiques et à la quête de profits à tout prix. Dit autrement, et pour revenir au titre de l’article de Radio Canada, ce qui «passionne» Carney, c’est moins changement climatique que la défense des intérêts de la finance.