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L’Europe au bord de la crise (de nerfs)

Nicolas Rousseau critique l’absence d’autonomie stratégique des Etats européens et leur alignement sur la politique étasunienne sous l’influence de Donald Trump.
Europe

Alors que l’isolationnisme américain se précise, les dirigeants européens paniquent, rendant plus visible encore leur absence de stratégie alternative. Critiquer Trump alors qu’il leur mène une guerre commerciale et incrimine leur présumé déclin civilisationnel? Non! Ils craignent ses réactions imprévisibles et surtout son retrait militaire total du champ européen. Ils vont jusqu’à devancer ses demandes en durcissant le droit d’asile. Comme si l’immigration s’avérait le principal problème affectant l’Europe, comme si les USA ne s’étaient pas eux-mêmes constitués par des vagues successives d’émigrants.

Voilà en plus que Trump mène dans sa sphère d’influence la même politique expansionniste que celle que l’Europe veut contrer chez les Russes. Et voilà qu’il menace d’annexer un territoire lié à l’OTAN, une organisation créée pour agir contre toute menace venue de l’Est. Le monde à l’envers.

Aussi affolés qu’aveuglés, nos chefs d’Etat préfèrent ici persévérer dans leur atlantisme, voulant croire que la stratégie américaine actuelle ne serait que transitoire: les voilà donc en train de renforcer leur aide pécuniaire et militaire à l’Ukraine, de se réarmer jusqu’aux dents face à une éventuelle menace russe. Bref, la prolongation de leur stratégie atlantiste de la guerre froide. Aucune critique rétrospective de leur part.

Plutôt que d’adopter la stratégie américaine des années 1990, les Européens auraient pu mener leur propre politique continentale, ne pas la confondre si étroitement avec celle de l’OTAN, négocier pour l’Ukraine un statut de coexistence tant avec l’Est qu’avec l’Ouest qui lui aurait au moins évité la guerre et les risques de démantèlement de son territoire. Mais que ce soit lors de la crise de Maïdan, des discussions sur les accords de Minsk, ou même plus tard, ils se sont alignés sur les desiderata américains, leurs dirigeants ne cherchant en rien une troisième voie autonome.

Les commentateurs atlantistes de l’époque taxaient de défaitiste le camp qui prêchait pour cette indépendance stratégique. Alors qu’aujourd’hui, les mêmes suivent sans rechigner le programme de Trump, au risque d’accepter pour l’Ukraine une défaite que leur stratégie d’affrontement aura contribué à précipiter. Sans compter que ce conflit a aussi réveillé le bellicisme russe et qu’il incite les Européens à un réarmement aussi massif que coûteux; ils se retrouveront dès lors de plus en plus en position défensive, tandis que, de son côté, la Russie poutinienne se reconstruira grâce aux juteuses affaires qu’elle se prépare à nouer avec les USA. Et quel besoin aura-t-elle alors d’attaquer des pays européens dont les dirigeants se seront résignés à ce nouveau partage du monde?

En plus, nos responsables peinent aussi à voir le piège que leur tend Trump. S’ils doivent désormais supporter tout le poids de l’aide à l’Ukraine et augmenter leurs dépenses militaires, ce sont des milliards qu’ils auront encore à débourser, affaiblissant ainsi leur économie au profit des intérêts américains. Et les programmes d’austérité qu’ils devront alors introduire, comment ne pas voir qu’ils vont aggraver le mécontentement populaire, ce qui va profiter à ces formations populistes que Trump autant que Poutine encouragent? Ces dernières surfant en plus sur la crainte légitime que suscitent partout en Europe les menaces de guerre contre les Russes.

Une Amérique triomphante, une Russie ragaillardie, une Union européenne aux abois voire désarticulée comme le souhaite Musk, voilà l’avenir qui nous guette. Entre les tentations atlantistes et populistes, qui en l’occurrence se rejoignent aujourd’hui, reste-t-il un chemin? Il est permis d’en douter! Alors que les Européens auraient encore tant de valeurs et d’atouts à défendre, nombre d’entre eux entérinent désormais les critiques ineptes qu’adressent à leur civilisation même des autocrates assoiffés de pouvoir et d’argent. Après cela, allez vous étonner que, de l’Amérique latine à l’Afrique, du Proche-Orient à la Chine, plus personne n’écoute désormais notre voix en faveur de la paix, de la coopération internationale et des droits de l’homme!

Nicolas Rousseau est essayiste et écrivain, Boudry (NE).