Skip to content

Le Courrier L'essentiel, autrement

Je m'abonne

En chantier

Libre cours

Il y a quelques jours, ma mère m’a amené du linge de cuisine qu’elle n’utilisait plus. Quand mon fils s’est emparé de la serviette qui était au sommet d’une des piles rangées dans le placard de la cuisine, il a retrouvé l’odeur de la maison que ses grands-parents ont quittée il y a bientôt dix ans. Et avec elle, une avalanche de souvenirs. Je suis souvent envahie par des épisodes de ma vie qui appartiennent au passé lorsque je reviens dans une ville après plusieurs années d’absence. Ce qui me frappe d’abord, ce sont les changements, qui pourtant me semblaient imperceptibles lorsque j’y vivais. Plus tard, à travers la familiarité de certains endroits ou, pour être plus précise, à travers l’atmosphère qui s’en dégage, je me retrouve soudain projetée dans une de mes vies antérieures avec une netteté que nul autre déclencheur produit chez moi. Et assaillie de manière presque simultanée par une vague de nostalgie. Puis les chantiers de la ville, achevés ou en cours, me ramènent au présent, tout en me faisant mesurer, dans une oscillation irréelle, le décalage entre ce présent et le passé. Parfois, je reprends contact avec celle que j’étais, les parties de moi ou les états d’âme que le temps a emportés, et formule le vœu d’en dépoussiérer certains aspects.

A côté des transformations urbaines, les œuvres de certain·es artistes constituent également des chantiers qui peuvent résonner avec nos propres épisodes de vie, voire influer sur notre mémoire. Quand je découvre David Bowie, c’est d’abord simplement la beauté de ses chansons – périodes Aladdin Sane, Ziggy Stardust, Space Oddity, The man who sold the world, Hunky Dory, Diamond dogs – qui me bouleverse. Au passage, je suis intriguée par les personnages androgynes que je scrute sur ses pochettes de disque. Mais je n’ai pas conscience alors avec quelle liberté il brouille les frontières de genre et d’identité, presque un demi-siècle avant que ces questions ne se frayent une place dans le débat public. Et ce n’est qu’avec le recul que je mesure à quel point Bowie a façonné son œuvre comme un chantier perpétuel, qui se superpose à une identité elle-même en mouvement constant.

En littérature, Annie Ernaux revisite sans cesse son passé, faisant de sa vie un chantier ouvert, un matériau essentiel de son œuvre. Elle écrit de manière rétrospective la fille et la femme qu’elle a été, à la lumière de la société dont elle était le produit. Il y a plus de quinze ans que j’ai lu L’Evènement – ce récit de son avortement clandestin en 1963. Pourtant, quand j’y songe, j’entends encore le bruit sourd du fœtus qui tombe sur le sol avant d’être évacué dans la cuvette des toilettes, comme si j’assistais à la scène. Et je ressens la solitude absolue de l’étudiante face à cette grossesse-fardeau. Partenaire sexuel explicitement absent face à une décision qui ne concerne que son corps et son avenir. Frivolité de la vie estudiantine et érudition vaine tranchant avec la radicalité de l’évènement. Dans Passion simple, la Prix Nobel de littérature revisite avec honnêteté sa posture de maîtresse suspendue à l’attente de son amant, et la perte d’autonomie qui en résulte. Les vêtements, qu’elle ajuste en fonction des goûts de l’homme, symbolisent une soumission au désir de l’autre. Je me suis parfois demandé quand le jeu de séduction virait à la réification. Peut-être lorsque le désir de plaire n’est plus de notre ressort, lorsqu’il est dicté par les attentes de l’autre et donne lieu à des choix qui ne nous correspondent plus? Avec Mémoire de fille, Ernaux repense sa première expérience sexuelle avec un moniteur de colonie en 1958. Ce récit est à mes yeux la meilleure incarnation de la notion d’une mémoire en chantier. L’autrice y décortique la naïveté sexuelle presque inéluctable de la jeune fille qu’elle était au regard de ce qu’elle est devenue. Face au moniteur, la jeune protagoniste ne fait pas véritablement un choix libre et conscient. L’acte, qui en surface semble être une initiative personnelle, est en réalité le résultat d’une pression latente, d’une construction de son désir dont la jeune fille n’est même pas consciente. Au final, elle se soumet plus qu’elle n’agit selon sa volonté propre. Ce récit m’a conduite à interroger un choix en particulier, lourd de conséquences, que je n’ai toujours pas fini d’accepter pleinement. Et au fond, il est une invitation extrêmement féconde à reconstruire notre propre mémoire.

Nadia Boehlen est porte-parole d’Amnesty International Suisse et autrice. Elle s’exprime ici à titre personnel, à partir d’un thème proposé par la rédaction.

Chronique liée