Solidarité

Barrage à la paysannerie au Maroc

Face au manque d’eau, le Royaume du Maroc privilégie l’agro-industrie d’exportation et le tourisme. La vallée de Tamri, qui doit accueillir un nouveau barrage, est entrée en résistance. Reportage.
cet article vous est offert par le courrier
Chaque jour Le Courrier vous offre de nouveaux articles à lire. Abonnez-vous pour soutenir un média indépendant et critique.
Barrage à la paysannerie au Maroc
Privé d’eau, Mohammed a dû renoncer à cultiver sa bananeraie. Il reporte désormais ses efforts sur la lutte sociale pour maintenir une agriculture familiale dans la vallée de Tamri. B. PEREZ
Maroc

L’homme est accroupi devant la palissade de roseaux, une pince à la main. «Il cambriole sa propre parcelle», s’amuse son ami Omar. «J’ai perdu la clé, je ne suis pas revenu depuis des mois», nous confie Mohammed. La porte qui cède en révèle la cause: le demi-hectare, sec et poussiéreux, n’est plus exploité. «Ça fait deux ans qu’il n’y a plus d’eau», poursuit le sexagénaire. Même le figuier de barbarie a rendu l’âme, victime de la cochenille.

Entre deux falaises minérales, le fond de la vallée de Tamri était pourtant luxuriant. Y poussait notamment la petite banane traditionnelle, qui a fait la réputation de cette région amazight (berbère), parcourue en hiver par l’oued Asif n’Srou avant qu’il ne se jette dans l’Atlantique, soixante kilomètres au nord d’Agadir.

Puits asséché

Ses crues, bienfaisantes, pouvaient aussi être redoutables. En témoignent les villages anciens perchés tout en haut des pans de la vallée. Mais «depuis une vingtaine d’années, l’eau se raréfie», témoigne Mohammed. Jusqu’à l’épuisement de la nappe sous sa parcelle.

«Je suis devenu militant à plein temps! Je travaille pour les générations futures» Mohammed

Le champ voisin, lui, est encore recouvert de cette verdure caractéristique. Son propriétaire a pu approfondir son puits. «Certains creusent jusqu’à 300 mètres pour trouver de l’eau», relate Omar. «Mais ce n’est pas rentable», tranche l’agriculteur. Aux coûts du forage s’ajoutent les obstacles volontairement posés par l’administration. Mohammed a préféré lâcher l’affaire. Et avec les bananes, renoncer aux grenades, courges, haricots, maïs, orge, voire papaye qui assuraient le quotidien familial.

Ses trois fils sont partis chercher leur salut sur l’Océan. C’est que les paysans de Tamri sont aussi marins, partageant leur temps entre les chalutiers d’Agadir et leurs petites exploitations agraires, au maximum d’un hectare hors forêt d’arganiers. «Moi, je suis devenu militant à plein temps! Je travaille pour les générations futures», rigole-t-il.

Bataille pour l’eau

Et le boulot ne manque pas. Le changement climatique n’est de loin pas le seul tourment de la communauté. «Mohammed et ses collègues sont des résistants. Ils sont acculés par le pouvoir qui mise tout sur le tourisme et le modèle agro-exportateur», explique Omar Aziki.

Fils de paysan·nes, ce militant altermondialiste décrit un monde agraire en profonde mutation sous l’effet de la mondialisation. «Depuis 2008, le Plan Maroc Vert a permis de doubler les exportations agricoles. Mais la valeur de ces ventes ne couvre pas même la moitié de celle des importations», expose ce membre du secrétariat d’Attac-Cadtm Maroc.

Plus au sud, les petites exploitations paysannes de la vallée du Souss ont déjà fait place à de gigantesques serres horticoles. Courgettes, tomates ou fleurs destinées au marché européen, pour lesquelles l’eau ne manque pas (encore). Une usine de dessalement a même été construite au sud d’Agadir pour alimenter la «mer de plastique» du Souss Massa ainsi que la prestigieuse station balnéaire marocaine.

La région de Tamri, connectée aux montagnes du Haut-Atlas, contribue également à ce développement sous perfusion de capital européen. Le barrage Moulay Abdellah, une trentaine de kilomètres en amont de la parcelle de Mohammed, peut ainsi capter jusqu’à 100 millions de m3 d’eau pour les diriger vers les hôtels et les pelouses d’Agadir, laissant les producteurs locaux le bec dans le désert.

Faire payer le barrage

Et un second ouvrage est d’ores et déjà en construction, qui ensevelira une quarantaine de km2 et une bonne part des cultures subsistant dans la vallée. Devisé à quelque 200 millions de francs, le grand barrage de Tamri pourra, en théorie, stocker plus de 200 millions de m3 du précieux liquide d’ici 2027.

«Cette fois, nous ne nous laisserons pas faire, prévient Mohammed. On ne s’oppose pas au barrage, mais nous exigeons d’avoir accès à l’eau de la retenue.» Des «négociations» seraient en cours, également pour obtenir des «compensations» sérieuses pour les terres submergées et des investissements pour la région. Qui, une fois le barrage bâti, verra disparaître huit villages et des milliers d’hectares de culture.

Mohammed, lui, conservera sa parcelle, mais dira adieu à ses «858 arganiers», dont certains seraient millénaires, avance-t-il. «C’est toute notre vie qui disparaît avec eux», dit-il avec amertume. L’Etat en propose 1800 dirhams (160 francs) pièce. «Mais que nous restera-t-il après pour vivre?» A 67 ans, l’homme et son épouse dépendent de leurs enfants pour leur survie. «Pourquoi le barrage ne financerait-il pas un système de retraites?», suggère-t-il.

Mobilisation naissante

L’idée et les autres exigences paysannes sont défendues par une coordination de la société civile régionale, mise en place en parallèle à l’inauguration du chantier, début septembre, par le ministre marocain de l’Equipement et de l’Eau, Nizar Baraka. Au village, le local du syndicat s’anime gentiment. A côté du drapeau amazight et des banderoles syndicales, Youssef* montre deux plans – contradictoires – du futur barrage. «On ne sait pas exactement qui sera touché, c’est une façon pour eux de créer de la confusion», s’énerve le volubile trentenaire.

La mobilisation est encore à ses débuts, mais Mohammed, qui est aussi un des piliers du Syndicat national des marins pêcheurs, espère que le mouvement prendra rapidement de l’ampleur, y compris par-delà la vallée. L’objectif étant de porter la lutte jusqu’à Agadir. Omar Aziki y croit fermement. «C’est une lutte emblématique. On ne peut laisser disparaître la paysannerie marocaine. On a trop à y perdre.»

Couscous français

Le secteur céréalier résume bien l’option libre-échangiste prise par le royaume chérifien. En vingt ans, la surface destinée à cette production a en effet décru d’un tiers, se fixant lors de la dernière saison à environ 3,6 millions d’hectares. Centrales dans l’alimentation tant humaine qu’animale au Maroc, les céréales demeurent la culture numéro une – sur plus de 60% de la surface agraire – mais elles voient les investissements se détourner progressivement au profit de secteurs jugés à plus haute valeur ajoutée comme l’arboriculture et l’horticulture d’exportation, extrêmement gourmands en eau. Ainsi, depuis le début du siècle, la surface occupée par la «mer de plastique» marocaine a été multipliée par quatre.

La «mer de plastique» marocaine s’étend, sa surface a été multipliée par quatre en vingt ans. BPZ

En revanche, malgré des rendements légèrement améliorés, l’autosuffisance céréalière du Maroc s’est, elle, dégradée, atteignant 30% à 70%, selon les années. La dernière récolte s’est d’ailleurs plutôt mal passée. Faisant toutefois un heureux: le Maroc est depuis cette année le premier acheteur de blé de la France. BPZ


Le contenu de cette page est réalisé par la rédaction du Courrier. Il n’engage que sa responsabilité. Dans sa politique d’information, la Fédération genevoise de coopération (FGC) soutient la publication d’articles pluriels à travers des fonds attribués par la Ville de Genève,

* Prénom d’emprunt.

Communautés en danger

jeudi 22 septembre 2022 Benito Perez

Entre Agadir et Essaouira, longues plages et côte rocailleuse alternent dans la poussière soulevée par les alizés. Sur presque chaque promontoire, tentes, tables, chaises et chaudrons ont été installés. C’est ici que des femmes déchargent, cuisent, vendent ou font sécher les coquillages qu’elles ont arrachés à la falaise ou qu’elles stockent les poulpes découverts entre les rochers. Vieille tradition berbère, cette activité harassante et dangereuse apporte un complément bienvenu aux revenus de l’agriculture et de la pêche en haute mer.

Pourtant, «depuis deux-trois ans, les autorités exigent d’elles des autorisations très difficiles à obtenir. Officiellement, il s’agit de lutter contre le chaos. Mais de fait, on exclut à nouveau les travailleurs, en l’occurrence les travailleuses les plus pauvres, de l’accès aux ressources», dénonce le militant d’Attac-Cadtm Maroc, Omar Aziki.

Sur mer comme à l’intérieur des terres, la raréfaction des ressources exacerbe la concurrence entre petits et gros, avec une puissance publique qui a clairement choisi son camp. Si l’aire rurale continue d’héberger 40% des Marocain·es, les inégalités s’y creusent rapidement: le 20% le plus aisé de la population rurale y a désormais des revenus dix fois supérieurs au 20% le plus modeste. La bataille pour le poulpe, en vogue sur le marché mondial, n’est que la dernière escarmouche de cette lutte des classes acharnée.

Même le poisson de haute mer, décimé par les chalutiers européens, ne fait plus la réputation du port d’Agadir ni le bonheur de ses pêcheurs saisonniers. Ceux de Tamri doivent dorénavant s’exiler quelque mille kilomètres plus au sud pour trouver de nouvelles prises. Au risque de disloquer encore plus leur communauté d’origine.

Dans l’ancienne vallée des bananes, malgré la promesse d’un futur développement touristique, la vague migratoire paraît inexorable. Vers les ports sahariens de Dakhla ou Laâyoune comme vers les méga-exploitations horticoles d’Agadir.

International Solidarité Benito Perez Maroc

Connexion