Solidarité

Le djihad instille le poison identitaire

Dans le nord ivoirien, la pression des milices islamistes bouleverse le fragile équilibre communautaire.
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Le djihad instille le poison identitaire 1
Le village de Bolè, entre Tougbo et Kafolo, est réuni par les autorités pour l’inciter à collaborer avec les forces de sécurité. Peu avant, les djihadistes étaient passés demander le contraire. YCW
Côte d'Ivoire

Agé d’une cinquantaine d’années, Bamba Tiémoko, le chef de Kafolo, un village situé à l’extrême nord-est de la Côte d’Ivoire, à quelques kilomètres de la frontière avec le Burkina Faso, se souvient d’une époque pas si ancienne, mais selon lui, révolue. Son village n’était pas connu, il y faisait bon vivre et «les différentes communautés cohabitaient pacifiquement, comme partout ailleurs en Côte d’Ivoire», explique-t-il. Aujourd’hui, le village est tristement célèbre, ultramilitarisé, et une partie des habitant·es ont fui sous la pression des autres, qui vivent désormais dans la peur.

Le point de bascule est intervenu dans la nuit du 10 au 11 juin 2020. Ce soir-là, quatorze militaires ivoiriens ont été tués dans leur baraquement en préfabriqué à l’entrée de Kafolo. L’attaque n’a pas été revendiquée, mais les autorités ivoiriennes et les experts en sécurité l’ont attribuée à des groupes djihadistes sahéliens, notamment des membres de la Katiba Macina. Cette cellule est affiliée au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, une entité qui a prêté allégeance à Al-Qaida et qui est engagée dans une guerre ouverte contre les armées française et sahéliennes.

Les Peuls dans le viseur

La Côte d’Ivoire se pensait jusque-là préservée de la menace djihadiste qui a fait basculer le Mali puis le Burkina Faso dans un cycle de violences sans fin depuis quelques années. Mais cette attaque – et les suivantes – dans la région septentrionale du pays a rendu l’hypothèse d’une contagion vers les pays du golfe de Guinée bien réelle. Surtout, elle a fait naître dans cette région du nord-est ivoirien une autre menace, plus insidieuse: celle des conflits intercommunautaires.

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«Nos voisins pensent que nous sommes des terroristes, mais nous aussi on a peur des terroristes» Adama Sondé

Dans les semaines qui ont suivi l’attaque de Kafolo, les regards se sont tournés vers la communauté peule, dont de nombreux jeunes ont rallié des groupes djihadistes au Mali et au Burkina Faso. Semi-nomade, pratiquant l’élevage dans le Sahel, la population peule s’est progressivement installée ces dernières années dans le nord-est de la Côte d’Ivoire. Dans le village de Kafolo, sur la dizaine de familles peules qui y étaient installées avant l’attaque, il n’en reste plus qu’une seule. Et pour cause: la plupart des hommes peuls ont été interpellés, puis détenus durant des mois sans voir de juge, parfois sur de simples soupçons de complicité avec les groupes armés, avant d’être finalement relâchés. Une fois dehors, beaucoup ont choisi de plier bagage avec femme et enfants, préférant quitter cette région où leur présence, désormais, dérange.

«Les Peuls ne sont pas complètement innocents», croit savoir Bamba Tiémoko le chef de village issu de la communauté malinké. «Sinon, pourquoi seraient-ils partis?» poursuit-il. Partout, le long de cette piste d’une cinquantaine de kilomètres où ont eu lieu toutes les attaques djihadistes depuis dix-huit mois, la même histoire est racontée, avec, chaque fois, le même sous-entendu: «Les Peuls sont coupables car ils sont peuls.» Entre les communautés, la méfiance s’est installée.

Instrumentalisation

Dans la petite ville de Tougbo, coincée entre la frontière burkinabè et le parc national de la Comoé, une immense réserve naturelle dans laquelle les djihadistes ont occasionnellement trouvé refuge, Ibrahim Diallo n’en revient toujours pas. Lui, le natif de Tougbo, issu de la communauté peule, a été «dénoncé» aux forces de sécurité par l’un de ses voisins avec lequel il entretenait un contentieux depuis des années au sujet de son troupeau. «Il a profité du contexte et du sentiment antipeul pour me faire chasser du village», croit savoir M. Diallo, qui a été détenu durant des semaines sur des soupçons de terrorisme avant d’être libéré. A son retour, il n’était plus le bienvenu dans son quartier qui l’a pourtant vu naître. Dépité, il va quitter son village natal, comme d’autres membres de cette communauté l’ont fait ces derniers mois.

Avant les premières attaques, des conflits survenaient régulièrement entre éleveurs – peuls – et des paysans issus des communautés malinkés, lobi ou coulango, qui peuplent historiquement cette région de la Côte d’Ivoire. Mais ces tensions sont aujourd’hui exacerbées. «Les autorités ivoiriennes doivent impérativement se concentrer sur ces conflits non résolus entre éleveurs et planteurs car les djihadistes savent les exploiter pour leur donner une connotation communautaire», explique William Assanvo, chercheur à l’Institut d’études de sécurité (ISS, basé à Dakar, au Sénégal). Pour ce spécialiste de la région, les miliciens islamistes instrumentalisent ces conflits pour recruter des jeunes au sein des communautés qui se sentent lésées.

Ouattara en rajoute

Engluées dans une logique sécuritaire, les autorités ne semblent pas prendre la mesure de ce risque identitaire. Pis, parfois, elles l’alimentent. Téné Birahima Ouattara, le tout-puissant ministre de la Défense et frère du président Alassane Ouattara, a affirmé le 6 décembre devant le Sénat ivoirien que «ce sont les Peuls du Burkina Faso qui font des incursions». Une mise à l’index d’une communauté qui trouve un écho au sein des villages depuis que des campagnes de sensibilisation incitent les populations à «coopérer, collaborer et dénoncer tous les comportements suspects». Notamment ceux des «personnes étrangères», groupe auquel les Peul·es, récemment arrivé·es dans cette région, sont associé·es.

En face, les djihadistes se sont présentés à plusieurs reprises dans les villages pour faire passer un message aux populations: tant qu’elles ne collaboreront pas avec les forces de sécurité, il ne leur arrivera rien. Prises en étau entre les miliciens et les forces de sécurité, les communautés se regardent en chien de faïence et s’accusent mutuellement d’avoir envenimé la situation.

Dans leur petit village, à quelques kilomètres de Kafolo, Hamidou et Adama Sondé partagent un thé sous un arbre. Le père et son fils, issus de la communauté peule, sont inquiets. «Nous n’avons pas envie de partir mais nous n’avons plus vraiment le choix, regrette Adama, nos voisins pensent que nous sommes des terroristes mais nous aussi on a peur des terroristes. Et à cause d’eux, tout est en train de changer ici et on ne se regarde plus de la même façon entre voisins», ajoute-t-il. Un aveu qui sonne comme une victoire pour les djihadistes.

Le défi du développement dans le nord-est

A l’entrée de Tengala, une petite bourgade située dans le nord-est de la Côte d’Ivoire, un bâtiment attire immédiatement le regard. Le dispensaire, flambant neuf et dont la peinture scintille au soleil, détonne dans cette zone semi-aride où la plupart des maisons environnantes sont construites en terre crue. Ce centre médical de proximité devrait être une fierté et un soulagement pour le millier d’habitant·es de Tengala qui vivent d’élevage et d’agriculture; c’est au contraire devenu une source d’exaspération. Depuis son inauguration il y a plus d’un an, le dispensaire, financé par l’Union européenne, n’est toujours pas opérationnel. Et pour cause: les murs sont là, l’équipement également, mais il n’y a ni médecin ni infirmier. Aucun personnel de santé n’a accepté de venir dans cette zone excentrée, située à quelques encablures de la frontière burkinabè et en proie à des attaques djihadistes depuis dix-huit mois. Pour se soigner, les familles restent contraintes de faire des kilomètres à pied ou à moto.

Cette situation illustre le défi du développement de cette région du nord-est, l’une des plus pauvres du pays. En 2018, la Banque mondiale estimait que le taux de pauvreté y dépassait les 60%. Longtemps marginalisée par Abidjan, la capitale économique ivoirienne distante de plus de 500 kilomètres, la région est aujourd’hui considérée comme une priorité par les autorités et les bailleurs de fonds, qui y multiplient les projets, avec, parfois, une certaine impréparation. Partout dans cette zone défavorisée, des centres de soin, d’éducation, et des infrastructures routières sortent de terre. Les pouvoirs publics, engagés dans cette course au développement, s’inquiètent d’une pauvreté endémique qui alimente les conflits locaux et donne des arguments aux groupes djihadistes pour recruter des jeunes désœuvrés de la région.

C’est dans ce contexte que s’est inscrite la venue du premier ministre, Patrick Achi le 22 janvier 2022 à Kafolo et à Tougbo, deux villages qui ont connu des attaques djihadistes ces derniers mois. Accompagné d’une dizaine de ministres, le chef du gouvernement a annoncé un vaste plan d’aides sociales à hauteur de 8,6 milliards de francs CFA (environ 14 millions de francs suisses). Pour le premier ministre, le constat est clair: «L’oisiveté pousse certains jeunes gagnés par le désespoir, attirés par le mirage des guerres faciles, à des actes de déstabilisation», a-t-il déclaré. Ce financement doit ainsi servir à former la jeunesse de cette région afin de lui donner des perspectives professionnelles.

Après son discours, le premier ministre est allé inaugurer une antenne téléphonique à l’entrée de Tougbo. Un symbole pour signifier le raccordement de cette région isolée au reste du pays. Pour William Assanvo, chercheur à l’Institut d’études de sécurité (ISS, basé à Dakar, au Sénégal) et observateur averti de la région, l’Etat tient ici «à réaffirmer sa présence et à montrer son utilité dans une période où il est concurrencé par les djihadistes». Ces derniers ne se privent pas d’expliquer aux populations de la région qu’elles ont été abandonnées par les pouvoirs publics depuis des décennies. «L’Etat ivoirien cherche à éviter les scénarios malien et burkinabè où les régions les plus marginalisées, dépourvues de services publics de base, sont tombées une à une sous la coupe des groupes armés», explique ce chercheur.

Dans cette opération de reconquête des territoires, l’Etat marche sur des œufs. En 2020, une brigade chargée de lutter contre l’orpaillage illégal a été mise en place. Pourtant, dans cette région riche en or, les mines clandestines sont «le premier employeur», confie un élu sous couvert d’anonymat. Le risque, en fermant ces mines de manière brutale, est de «fabriquer une armée de chômeurs frustrés», glisse-t-il. Autant de jeunes qui pourraient se tourner vers les groupes armés. YCW

International Solidarité Yassin Ciyow Côte d'Ivoire Djihadisme

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