Égalité

Les Afghanes en quête d’identité

«Mère de», «sœur de», «fille de»… En Afghanistan, le tabou culturel entourant le nom des femmes fait qu’elles ne sont qu’exceptionnellement appelées par leurs nom et prénom.
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Les Afghanes en quête d’identité
L’affiche de la campagne #WhereIsMyName. «Accompagnez-nous», avec ce hashtag: «#OùEstMonNom».
Nom de famille

En juillet 2017, Laleh Osmany, jeune diplômée en sciences islamiques de l’université d’Herat, lance sur les réseaux sociaux la campagne #WhereIsMyName visant à ce que les femmes puissent être appelées par leur nom. Trois ans plus tard, le 1er septembre dernier, le gouvernement afghan accède finalement aux revendications des femmes et annonce que le nom de la mère figurera désormais au même titre que celui du père sur les tazkera (cartes d’identité nationales).

Shagofah Ghafori, chercheuse et défenseuse des droits des femmes, a suivi le mouvement dès ses débuts: «Dans sa première phase, explique-t-elle, le but était de sensibiliser l’opinion à l’importance de reconnaître aux femmes leur identité. Celles-ci sont connues comme «mère de», «sœur de» ou «fille de», tout sauf leur nom, et c’est vraiment navrant, car elles sont très actives mais n’en retirent aucune reconnaissance…» Cet état de fait implique par exemple qu’une mère ne peut pas faire de démarches administratives pour ses enfants, n’ayant pas les moyens de prouver qu’elle est bien la mère. Pas même lorsqu’elle est séparée et les élève seule. «Pour rester positif, poursuit Shagofah Ghafori, il faut reconnaître que ce mouvement a fait réagir, surtout parmi la nouvelle génération. Beaucoup ont rendu public le nom de leur femme, de leur mère, et donné ainsi de l’espoir à celles qui étaient à l’origine de cette campagne.»

La seconde phase n’a commencé que cette année: elle visait à ce que la loi intègre ces principes, à savoir, que le nom des mères soit inscrit sur les tazkera de leurs enfants. «Le fait que trois femmes parlementaires soutiennent le mouvement a été d’une grande aide pour faire aboutir cette réforme historique», estime la jeune chercheuse.

Dans un pays où 80% des femmes jugent que le recours à la violence physique de la part d’un mari peut se justifier, et où 28% des jeunes filles sont mariées avant l’âge de 18 ans, ce changement pourrait paraître insignifiant. Le tabou entourant le nom des femmes dans la société afghane est cependant intrinsèquement lié à leur condition dans la communauté. «Pour elle, la maison ou la tombe», dit un proverbe illustrant le confinement dans lequel se doit de vivre toute femme respectable, selon le code d’honneur tribal pachtoune. Si celles-ci, dès qu’elles sortent de l’enfance, ne doivent plus apparaître hors des murs du foyer, il en va de même pour leur nom, dont la divulgation à l’extérieur de la sphère familiale est perçue comme une atteinte à l’honneur du mari, du père, du frère ou du fils.

Recul gouvernemental

Que ce soit sur une ordonnance médicale, un faire-part de mariage, ou sur sa tombe, le nom des femmes n’est mentionné qu’exceptionnellement. Les désignations employées sont multiples et diversement appréciées par les intéressées: «Sœur respectée» sur une prescription médicale, ou «Fille de…» sur un faire-part, les femmes sont, dans certaines régions, également surnommées siyasar («tête noire»), «enfants» ou encore zaifa («faible»).

Dans la mosaïque ethnique qu’est l’Afghanistan, la perspective de devoir indiquer le nom des mères sur les cartes d’identité a été inégalement accueillie selon les régions. Depuis quelques années déjà, dans la province de Bamiyan, il est courant d’entendre des hommes appeler leur épouse par leur prénom, et cette réforme semble aller de soi. Il n’en va pas de même dans des provinces plus conservatrices, où les valeurs tribales sont en totale opposition avec un changement de pratique.

Sous prétexte du surcoût qu’engendrerait la modification des tazkera, le gouvernement a finalement décidé, le 24 septembre dernier, de rendre facultative la mention du nom de la mère. Ce que beaucoup de femmes considèrent comme un regrettable pas en arrière est perçu comme une étape nécessaire par les plus pragmatiques. Wajiha Rasouli, directrice du Département des affaires féminines de la très conservatrice province de Helmand, estime qu’il est préférable, dans un premier temps, de ne pas obliger à une démarche à laquelle certains ne sont manifestement pas prêts. Cette figure politique, qui œuvre en faveur de l’instruction des femmes, juge néanmoins que, au vu «du travail acharné que les mères accomplissent pour leurs enfants, elles sont en droit de voir leur nom inscrit sur les tazkera».

Taïba Rahimi, directrice de l’association Nai Qala, active dans le domaine de l’éducation, partage cet avis et souligne que faire évoluer les mentalités prend du temps, en Afghanistan comme ailleurs, et que les résistances au changement ne doivent pas faire oublier les progrès accomplis: «Enormément de filles sont maintenant scolarisées, et des femmes occupent des postes importants. C’est surtout dû à leur courage et à leur détermination, insiste-t-elle, mais je préconise toujours une approche collective, incluant les hommes.»

«Ce doit être affreux»

Sur les hauts-plateaux du district de Yakawlang, où l’association Nai Qala vient d’inaugurer une école enfantine, la plupart des villageois avouent ne jamais avoir tenu de carte d’identité entre les mains. Les jeunes femmes hazaras réunies ce jour-là pour une formation d’enseignante n’ont pas entendu parler de la nouvelle loi et ignoraient que seul le nom du père figurait jusqu’à présent sur ces documents: «Vraiment? Ce devait être affreux de ne pas mentionner les deux noms!» s’offusquent-elles. Unanimement enthousiastes, elles concluent: «Nous sommes fières que le nom des mères puisse maintenant être inscrit sur les tazkera et remercions le gouvernement pour cela!» Avant de conclure: «Si un jour nous avons besoin d’une tazkera, les enfants seront fiers que le nom de leur mère figure aux côtés de celui de leur père!»

«Ils devraient en être fiers»

Roqia, 23 ans, vit à Lashkargah (Helmand). Dans sa province, la réforme a suscité beaucoup d’hostilité. Elle s’en indigne: «Si les mères n’étaient pas là, nous ne serions pas là non plus, pourtant les hommes afghans ont honte de leur propre foyer, honte que le nom de leur mère soit écrit sur une tazkera! Je trouve qu’ils devraient en être fiers!» s’exclame-t-elle. «La présence des femmes en Afghanistan est perçue comme honteuse, et, au lieu de faire preuve de tendresse envers elles, on les exploite, déplore la jeune fille. Nous voulons être libres, être une source de fierté et être mentionnées dans les tazkera», affirme-t-elle, en se réjouissant que son nom apparaisse dans cet article.

Le soir même, les talibans, très présents dans la région, lanceront une offensive sur les faubourgs de Lashkargah. Roqia est inquiète: «La province de Helmand est déjà déchirée par la guerre, mais si les talibans entrent en ville, ils fermeront les écoles et les femmes n’auront plus le droit de sortir, d’être libres, leur gouvernement d’hommes s’assurera qu’aucune femme ne soit dehors», explique la jeune fille, qui nous confiait un peu plus tôt avoir détesté son pays lorsqu’elle a dû arrêter les études. «J’aurais adoré continuer et étudier les beaux-arts, mais la situation ne l’a pas permis…» LGI

«On n’est pas qu’un corps gros»

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