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Les Kurdes et le syndrome turc

Il y a cent ans, le démantèlement de l’Empire ottoman donnait aux Kurdes l’espoir – vite trahi – d’obtenir un territoire indépendant, en vertu du Traité de Sèvres. Quoique jamais ratifié, ce texte, vu de Turquie, reste une «plaie» qu’Erdogan ravive aujourd’hui au service d’une logique expansionniste.
Les Kurdes et le syndrome turc
Mobilisation des Kurdes de Suisse contre le Traité de Lausanne en juillet 2018, à Lausanne. KEYSTONE
Kurdistan

Vivant sur leurs propres territoires, dans des principautés sous domination de l’Empire ottoman et de l’Empire perse, les Kurdes ont connu pour la première fois, il y a tout juste 100 ans, la possibilité de créer leur propre Etat grâce au Traité de Sèvres, qui mettait fin à la Première Guerre mondiale sur le front du Moyen-Orient. Traité qui n’a jamais été respecté.

Un siècle plus tard, alors que l’actuelle armée turque mène des opérations militaires dans les quatre parties du Kurdistan [turc, irakien, iranien et syrien] pour briser leur espoir de liberté, les Kurdes espèrent surmonter les effets du Traité de Lausanne qui, en 1923, a annulé celui de Sèvres. Les Kurdes irakiens se battent pour protéger leur entité fédérale, reconnue par la Constitution irakienne. Leurs frères du Rojava [Kurdistan syrien] subissent les politiques du marteau et de l’enclume entre Damas et Ankara. Quant aux Kurdes d’Iran et de Turquie, leurs revendications identitaires autonomistes pâtissent des politiques négationnistes et des répressions de la part de deux régimes islamo-nationalistes – l’Iran chiite d’une part et la Turquie sunnite d’autre part.

Kurdistan ottoman amputé

Après la Première Guerre mondiale et la chute de l’Empire ottoman, quelques Etats-nations ont été créés. En mars 1920, Constantinople (Istanbul) est occupée par les Français et les Britanniques. L’avenir de la région est largement entre les mains des puissances occidentales. Afin d’obtenir des conditions de paix clémentes, le dernier sultan ottoman, Mehmet VI (dit Vahdettin) décide de coopérer avec les Alliés. L’Angleterre et la France, deux des puissances victorieuses de la Grande Guerre, ont promis l’indépendance aux Kurdes et aux Arméniens. Le 10 août 1920, un traité de paix est signé à Sèvres, en France, entre la Turquie ottomane vaincue et les puissances occidentales qui l’ont acculée à la défaite à la suite de l’armistice de Moudros, conclu le 30 octobre 1918.

Le Traité de Sèvres, qui confirme l’armistice et entérine le démembrement de l’Empire ottoman, prévoit notamment la création d’une Arménie indépendante (section VI, Arménie, art. 88 à 93) et d’un Kurdistan autonome en Turquie, mais qui pourra toutefois devenir indépendant sous certaines conditions (section III, Kurdistan, art. 62 à 64). La décision de créer ces deux entités a été prise par le Conseil suprême des Alliés lors de sa réunion à Londres en février 1920.

Le même Conseil, réuni en avril 1920 à San Remo, a attribué à l’Angleterre le mandat sur «l’Irak et le vilayet (département) de Mossoul» – la distinction entre ce vilayet et l’Irak étant une question liée aux ressources pétrolières. Le statut du Kurdistan est au cœur de la question kurde actuelle en Irak, dans le contexte de l’occupation de Mossoul par l’Organisation d’Etat islamique (EI) et compte tenu des ambitions néo-ottomanes de la Turquie de Recep Tayyip Erdogan.

Le mandat sur la Syrie et le Liban a été reçu par la France, et l’Arménie a été placée sous mandat des Etats-Unis. Les dispositions du Traité de Sèvres ne précisent pas les frontières des entités politiques à créer, à l’exception de quelques vagues indications générales. Tout est renvoyé à plus tard (lire ci-dessous le texte du Traité de Sèvres).

Les dispositions internationales amputent donc le Kurdistan ottoman, autonome ou indépendant, de régions considérables. Et le Kurdistan iranien n’est point mentionné, la Perse n’ayant pas participé à la guerre.

Les articles 88 et 89 du traité, relatifs à l’Arménie – dont le peuple a subi le premier grand génocide du XXe siècle, perpétré par l’Empire turco-ottoman –, désignent les frontières avec la Turquie. Les vilayets de Van, Bitlis et Erzeroum déterminent la frontière entre le Kurdistan turc qui serait devenu autonome, le cas échéant indépendant, et cette même Arménie. Thomas Woodrow Wilson, président des Etats-Unis, ne tardera pas à désigner les frontières jusqu’à Trébizonde, sans consultation préalable de leurs populations.

Surréalisme

En évoquant le Traité de Sèvres, on ne peut s’empêcher penser que son aboutissement tient du surréalisme: «On a donc créé à Paris une Arménie indépendante sans Arméniens, un Kurdistan autonome sur papier et, au surplus, amputé ces deux entités des deux-tiers de leurs territoires». 1Ismet Chérif Vanly (discours), Conférence internationale sur le Traité de Lausanne et ses conséquences à l’occasion du 75e anniversaire du Traité, les 24-25 juillet 1998, Lausanne.

Selon le traité, La Turquie proprement dite est démembrée, réduite politiquement à l’état de protectorat, et limitée à l’Anatolie centrale avec Ankara, et un littoral sur la mer Noire. Dans un tel contexte, Mustafa Kemal Pacha se lève pour défendre la patrie turque. Il initie son mouvement depuis Erzeroum afin d’obtenir le soutien des Kurdes qui ne veulent d’aucune manière être placés sous un gouvernement arménien, protégé par les Etats-Unis. Mustafa Kemal crée une «Association pour la défense des provinces orientales» et se pose en défenseur de «la Nation ottomane» menacée et d’une «communauté islamique fraternelle de Kurdes et de Turcs» dont les droits ethniques seraient respectés. Au congrès d’Erzeroum d’août 1919, il flatte les délégués kurdes, qui le soutiennent.

Bénéficiant aussi de l’aide, en or et en armement, envoyée par le jeune gouvernement soviétique, les troupes kémalistes remportent la victoire sur le front du Caucase. Les Kurdes participent aussi aux combats sur le front ouest, où les forces grecques seront défaites quelques mois avant l’ouverture de la Conférence de la paix à Lausanne. Inutile de dire que les Kurdes seront trompés par les kémalistes lors des négociations de cette conférence, ainsi qu’à l’occasion du traité signé le 24 juillet 1923 à Lausanne.

C’est ce traité qui a biffé celui de Sèvres. Les Arméniens et les Kurdes, qui étaient agréés à la Conférence de la paix à Sèvres, n’ont pas été invités, même à titre d’observateurs. Il va pourtant s’agir, à Lausanne, de leurs intérêts vitaux et de leur destin. Compte tenu des promesses qui leur ont été faites par les puissances sorties victorieuses de la guerre, cette attitude s’apparente à une trahison, à une lâcheté qu’on préfère appeler «raison d’Etat».

La Turquie otage du «syndrome de Sèvres»

Le dépeçage de l’Empire ottoman après la Première Guerre mondiale reste une «profonde humiliation» pour le peuple turc. Tous les dirigeants turcs de gauche comme de droite utilisent cette rhétorique nationaliste face aux masses populaires ou dans les manuels scolaires: «invasion de l’extérieur, trahison des minorités chrétiennes, trahison des élites ottomanes elles-mêmes».

Le récit nationaliste qui découle de cette historiographie illustrée par le «Nutuk», ce discours fleuve que Mustafa Kemal a prononcé en octobre 1927 à l’Assemblée nationale, intègre ces éléments selon une ligne historique simple, qui forme la base de l’éducation nationale et de la vision politique régénérant et protégeant tout à la fois le pays. La modernisation forcée, l’étatisme, l’homogénéisation culturelle et l’exaltation du caractère national turc fondent l’utopie de la modernité kémaliste. «Peut-être ne se distancie-t-elle pas des idéologies fascisantes de son temps que sur un point: elle n’est pas impérialiste», selon Dorothée Schmidt, spécialiste de la Turquie.2 Dorothée Schmid, «Turquie: le syndrome de Sèvres, ou la guerre qui n’en finit pas», Politique étrangère 2014/1 (Printemps), Institut français des relations internationales (IFRI).

Or les rêves impérialistes néo-ottomans, d’une part, et l’instrumentalisation du Traité de Sèvres à des fins tactiques, de l’autre, sont devenus des pratiques banales en Turquie. C’est en via cette instrumentalisation que le gouvernement islamo-nationaliste de Recep Tayyip Erdogan mène ses guerres de reconquête au Rojava syrien et au Kurdistan irakien et iranien sous prétexte de la lutte contre «le terrorisme».

Ces politiques sécuritaires et nationalistes, fort utiles en temps de crise économique et politique pour attiser les plaies du «syndrome de Sèvres», sont les nouveaux instruments populistes de l’homme fort d’Ankara. Le président turc, qui déploie également ses troupes dans le conflit syrien ainsi que des milices djihadistes sur le front libyen, entend plus que jamais rétablir la puissance de la Turquie afin d’avoir la main sur les ressources énergétiques vitales pour l’Europe.

Quant aux Kurdes, divisés entre quatre Etats de la région, ils continuent à revendiquer leurs droits à l’autodétermination, tout en rappelant au monde civilisé ses devoirs politiques et moraux envers cette grande nation privée d’Etat, forte de plus de 35 millions d’âmes. Un siècle après le Traité de Sèvres, pendant que la carte du Moyen-Orient est redessinée par les mêmes acteurs historiques, les Kurdes vont-ils en profiter?

Ihsan Kurt est Président de l’Association pour le fonds kurde Ismet Chérif Vanly (AFKIV), Prilly (VD).

Le Traité de Sèvres

Ont assisté à la signature de ce «Traité de paix entre les Puissances alliées et associées et la Turquie», non ratifié, l’Angleterre, la France, l’Italie, le Japon, l’Arménie, la Belgique, la Grèce, l’Hedjaz (Arabie), la Pologne, le Portugal, la Roumanie, l’Etat serbe-croate-slovène, la Tchéco-Slovaquie et la Turquie. Dans la section III, Kurdistan, a été décidé:

«Article 62: Une commission siégeant à Constantinople et composée de trois membres respectivement nommés par les gouvernements britannique, français et italien, préparera, dans les six mois à dater de la mise en vigueur du présent traité, l’autonomie locale pour les régions, où domine l’élément kurde, situées à l’est de l’Euphrate, au sud de la frontière méridionale de l’Arménie, telle qu’elle pourra être déterminée ultérieurement, et au nord de la frontière de la Turquie avec la Syrie et la Mésopotamie, conformément à la description donnée à l’article 27, II-2e et 3e. A défaut d’accord unanime sur quelques questions, celles-ci seront référées par les membres de la Commission à leurs gouvernements respectifs. Ce plan devra comporter des garanties complètes pour la protection des Assyro-Chaldéens et autres minorités ethniques ou religieuses dans l’intérieur de ces régions et, dans ce but, une commission comprenant des représentants britannique, français, italien, persan et kurde visitera les lieux pour examiner et décider quelles rectifications, s’il y a lieu, devraient être faites à la frontière de la Turquie là où, en vertu des dispositions du présent traité, cette frontière coïncide avec celle de la Perse. […]

Article 64: 1) Si dans le délai d’un an à dater de la mise en vigueur du présent traité, la population kurde, dans les régions visées à l’article 62, s’adresse au Conseil de la Société des Nations en démontrant qu’une majorité de la population de ces régions désire être indépendante de la Turquie, et si le Conseil estime alors que cette population est capable de cette indépendance, et s’il recommande de la lui accorder, la Turquie s’engage, dès à présent, à se conformer à cette recommandation et à renoncer à tous droits et titres sur ces régions.

2) Les détails de cette renonciation seront l’objet d’une convention spéciale entre les principales puissances alliées et la Turquie.

3) Si ladite renonciation a lieu et lorsqu’elle aura lieu, aucune objection ne sera élevée par les principales puissances alliées à l’encontre de l’adhésion volontaire à cet Etat kurde indépendant, des Kurdes habitant la partie du Kurdistan comprise jusqu’à présent dans le vilayet de Mossoul.»

Sèvres, 10 août 1920

Notes   [ + ]

1. Ismet Chérif Vanly (discours), Conférence internationale sur le Traité de Lausanne et ses conséquences à l’occasion du 75e anniversaire du Traité, les 24-25 juillet 1998, Lausanne.
2.  Dorothée Schmid, «Turquie: le syndrome de Sèvres, ou la guerre qui n’en finit pas», Politique étrangère 2014/1 (Printemps), Institut français des relations internationales (IFRI).
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