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Des alternatives aux déboulonnages

A la suite d’une pétition visant à retirer la statue de David de Pury à Neuchâtel, le politologue Kanyana Mutombo, directeur de l’Université populaire africaine à Genève, prône une approche plus consensuelle: l’érection d’un «monument bis», qui «symboliserait l’autre versant de l’histoire odieuse, en rendant enfin hommage aux esclaves noirs».
Des alternatives aux déboulonnages
Inauguration de l’espace Tilo-Frey, à Neuchâtel, le 6 juin 2019. KEYSTONE
Société

Le déboulonnage ou le barbouillage de statues ou de noms de rues liés à l’esclavage des Noirs ou au colonialisme continuent à faire débat. Le meurtre de George Floyd et la dynamique du mouvement Black Lives Matter en sont les catalyseurs. Sont déjà visés par des actes variés d’iconoclasme les statues d’Edward Colston et Churchill en Angleterre, de Colbert et Jules Ferry en France, de Léopold II en Belgique, de David de Pury et Carl Vogt en Suisse (lire ci-dessous). Ils témoignent d’une volonté qui ne date pas d’aujourd’hui de revisiter de manière plus marquante le passé esclavagiste et colonialiste de l’Europe. Faut-il donc déchoir de leur piédestal ces personnages à la fois célèbres et infâmes?

A la suite d’une pétition1La pétition a été déposée le 17 juillet. Lire Julie Jeannet, «‘Retirer une statue n’est pas effacer l’histoire’», (interview du collectif auteur de la pétition), Le Courrier, 24 juillet 2020. lancée contre la statue du négrier De Pury à Neuchâtel, un débat initié par des jeunes des communautés noires locales a réuni le 3 juillet dernier différents courants politiques antagonistes. Un consensus s’est particulièrement dégagé autour de la proposition d’un invité genevois, le – soussigné – directeur de l’Université populaire africaine (UPAF).

Depuis une dizaine d’années en effet, l’UPAF développe avec des partenaires au niveau suisse et européen un projet novateur appelé «Routes européennes de la mémoire noire» (REMN). Présenté lors des 2es Assises nationales sur le racisme anti-Noir en Suisse organisées en 2015, à Bienne, par le CRAN (Observatoire du racisme anti-Noir en Suisse) et l’UPAF, le projet a été adopté comme projet fédérateur des organisations noires d’Europe lors de la 2e Conférence européenne sur le racisme anti-Noir en Europe en 2016, à Genève.2Piloté par l’UPAF, le projet devrait déboucher sur une publication à l’orée de la Décennie de l’ONU consacrée aux personnes afrodescendantes (2015-2024).

Partant d’un constat de déficit, le REMN cherche à identifier, documenter et rendre visibles les apports africains présents dans l’espace européen. Une publication ainsi que le développement d’un tourisme de mémoire devraient en résulter. Car, outre la grande rareté de traces africaines dans les manuels d’histoire, l’absence de noms de rues, de places ou de monuments en hommage à l’Afrique est criante.

Cette vacuité est particulièrement flagrante dans les ex-pays colonisateurs. Or la reconnaissance de l’apport historique et multiforme des Noirs est de nature à renforcer la construction identitaire des jeunes afro-européens. Qui pourraient partager avec leurs camarades européens des éléments mémoriels communs. Par exemple, l’origine commune négro-africaine, le peuplement blanc de l’Europe qui ne date que de 8000 à 10’000 ans seulement, ou les multiples contributions des Africains sur les plans scientifiques, technologiques, artistiques, etc. Les joyaux du tourisme suisse que sont le Cervin ou la Dent Blanche, montagnes d’origine africaine, ou les villes de St-Maurice et St-Moritz honorant un Noir, sont parmi les multiples traces à visibiliser…

Un imaginaire et un récit communs pourraient ainsi s’opérer, facilitant une co-intégration sociale et un vivre-ensemble plus inclusifs.

L’espace urbain, un livre d’histoire à ciel ouvert

Ce sont tous ces éléments au cœur du projet REMN qui ont été constitutifs de la solution consensuelle préconisée lors du débat de Neuchâtel:

1. Non au déboulonnage. L’espace urbain est un espace mémoriel et donc un livre d’histoire à ciel ouvert. Déchirer une page de ce livre parce qu’elle porte sur une histoire odieuse ne transforme pas celle-ci. De Pury s’est enrichi et a enrichi Neuchâtel. Ce versant de l’histoire serait juste occulté, nié. Rien ne sert donc de braquer ni de frustrer inutilement une partie de la population contre une autre pour un résultat aussi dérisoire. La statue à terre fera juste éclater une joie éphémère, dans une profusion de selfies et de vidéos postées sur les réseaux sociaux;

2. Oui plutôt à l’érection d’un monument bis. Celui-ci symboliserait l’autre versant de l’histoire odieuse, en rendant enfin hommage aux esclaves noirs qui ont fait la fortune de De Pury et, donc, celle de Neuchâtel qui en a hérité. Ce monument apparaîtrait en binôme, aux dimensions identiques à l’autre, dans la même posture superbe (par exemple, des esclaves se libérant de leurs chaînes) que celle du négrier. Des jeunes artistes locaux pourraient concourir à sa réalisation.

Les avantages d’une telle solution par couplage sont non négligeables:

• Elle reconnaît et relie des points de vue opposés en mettant symboliquement en couple et en dialogue le négrier et les esclaves. Si glorification il y avait, elle sera partagée désormais;

• L’hommage à De Pury qui a fait Neuchâtel est complété de manière équitable par l’hommage aux esclaves noirs qui ont fait De Pury. S’estomperait sans doute cette sourde peur atavique du «grand remplacement» que les déboulonnages laissent parfois présager;

• La Ville renforce son rôle d’espace également pédagogique en stimulant la connaissance d’une histoire (traite négrière, esclavage) consubstantielle de l’histoire locale. Dans le rapport à l’Autre, ce savoir viendrait ainsi enrichir et renforcer le savoir-être inclusif;

• Pionnière en Suisse de l’ouverture aux étrangers et seule ville à honorer dans son espace urbain une femme africaine – Tilo Frey, première femme neuchâteloise élue au Parlement suisse après l’octroi des droits politiques aux femmes en 1971 et pour lesquels elle avait combattu 3De parents camerounais et suisse, Tilo Frey a été honorée par la Ville de Neuchâtel d’une rue à son nom (débaptisée de celui de Louis Agassiz, le célèbre glaciologue raciste) qui lui a été attribuée à l’occasion du dixième anniversaire de sa mort en 2018.–, Neuchâtel pourrait devenir la première ville du pays à reconnaître et à honorer dans son espace public l’Afrique comme partenaire d’une histoire en partage.

Déboulonner le colon dans les têtes

Cette approche par la mixité, tout à fait applicable, avec des contextualisations spécifiques, à d’autres situations controversées, a ses limites toutefois. C’est le cas à l’Université de Genève, par le double hommage rendu au naturaliste Carl Vogt. Dispensatrices d’un savoir obscurantiste, ses théories sur les Noirs ou les femmes ne peuvent avoir leur place au sein d’un temple du savoir qu’est l’université. Sinon il y a caution. Son buste devant l’université devrait finir au musée et le bâtiment portant son nom être rebaptisé. Quant au boulevard honorant le politicien qu’il fut aussi, objet d’une pétition en débaptisation, il devrait être soumis à la formule mixte. Dans tous les cas, il faudrait limiter le nombre d’hommages rendus dans la ville ou le pays à des personnalités controversées.

Par ailleurs, les jeunes d’origine africaine en particulier, très en pointe sur ces revendications, ne devraient pas se dispenser de l’impératif de déboulonnage du colon ou de l’esclavagiste toujours bien tapi dans leur mental. Leur identité reste gangrenée par une aliénation, y compris religieuse, aux profondeurs abyssales et ayant phagocyté beaucoup de leurs repères africains. Les déboulonnages n’ont de mérite qu’inscrits dans une dynamique globale de déconstruction identitaire.

Ceci, d’autant plus que l’approche par la mixité s’inscrit dans l’Ubuntu, le creuset des valeurs fondamentales de cette Afrique victime des négriers ou des colonisateurs. «Je suis parce que tu es. Tu es donc nous sommes», enseigne cette philosophie humaniste de l’être, de l’altérité et du vivre-ensemble dans la durée. Cette sagesse ne connaît pas la purification, en particulier celle des Mémoires. Car l’Ubuntu est aussi inclusive de l’adversité: le «tu es» en lien avec le «je suis» peut renvoyer à un ami comme à un ennemi, au bon ou à la brute, au voleur ou au donateur, etc. Plutôt que de gommer de l’espace urbain européen les De Pury, Léopold II ou Colbert, complétons-les par leurs versants occultés. C’est une autre formule de réparation d’un passé mortifère pour les Noirs.

Colons et négriers

• Edward Colston est un ancien négrier, de même que David de Pury.

• Ministre des finances de Louis XIV, Colbert est l’instigateur du fameux Code Noir qui a créé le statut du Noir = être sans droits, criminalisable d’office parce que Noir.

• Winston Churchill et Jules Ferry ont été les artisans de la colonisation au nom du droit des nations supérieures.

• Le roi Léopold II de Belgique s’est enrichi au prix d’un véritable génocide au Congo.

• Carl Vogt, homme politique et un des premiers recteurs de l’Université de Genève, est un naturaliste qui s’est efforcé à démontrer scientifiquement l’infériorité des Noirs et leur proximité avec les singes. KMO

 

Notes   [ + ]

1. La pétition a été déposée le 17 juillet. Lire Julie Jeannet, «‘Retirer une statue n’est pas effacer l’histoire’», (interview du collectif auteur de la pétition), Le Courrier, 24 juillet 2020.
2. Piloté par l’UPAF, le projet devrait déboucher sur une publication à l’orée de la Décennie de l’ONU consacrée aux personnes afrodescendantes (2015-2024).
3. De parents camerounais et suisse, Tilo Frey a été honorée par la Ville de Neuchâtel d’une rue à son nom (débaptisée de celui de Louis Agassiz, le célèbre glaciologue raciste) qui lui a été attribuée à l’occasion du dixième anniversaire de sa mort en 2018.

Notre invité est politologue, expert international et ancien chargé du Programme de l’Unesco de lutte contre le racisme et la discrimination, secrétaire général du CRAN-Observatoire du racisme anti-Noir en Suisse et directeur co-fondateur de l’Université populaire africaine (UPAF), à Genève.

Retrouvez également ci-dessous notre série d’été «Sur un piédestal»

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Dossier Complet

Série d'été «Sur un piédestal»

mardi 1 septembre 2020
On ne les voyait plus, elles focalisent désormais l’attention. Statues, plaques de rues ou enseignes reviennent en lumière et agitent comme rarement le débat public, sous l’action des mouvements...

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