Contrechamp

Rome, ville fermée

«L’explosion du coronavirus souligne la faiblesse des mouvements populaires.» Journaliste au quotidien Il Manifesto et responsable de l’édition en italien du Monde diplomatique, Geraldina Colotti livre un éclairage socio-économique d’un pays en «résidence surveillée», nouvel épicentre de la pandémie du Covid-19.
Rome, ville fermée
Des volontaires de la Croix-Rouge apportent de la nourriture et des désinfectants aux sans-abris sur la place Vittorio, à Rome, le 21 mars 2020. Cecilia Fabiano/LaPresse via AP
Italie

C’est dans des moments comme ceux-ci, lorsque les nouvelles tristes se suivent et que chacun reste seul avec ses anticorps, que l’existence du Diplo paraît encore plus précieuse que d’habitude. Une boussole qui, face à une pandémie qui vous coupe le souffle, vous aide à ne pas haleter. Le choix de la raison, qui vous invite à observer avec les bonnes lentilles, en saisissant les connexions sans chevaucher les plans.1Lire aussi Anne-Cécile Robert, «Le ‘Diplo’, un réseau élargi et solidaire», Le Monde diplomatique, février 2020, https://bit.ly/2U9MZr6

Ici en Italie, dans un pays semi-libre ou en résidence surveillée, travailler sur le prochain numéro de notre publication internationale perd son côté rituel. Ainsi, les réflexions proposées par Sonia Shah2Sonia Shah, «Contre les pandémies, l’écologie», Le Monde diplomatique, mars 2020, https://bit.ly/2QxJQ1N permettent-elles de décrypter le décompte quotidien des victimes et de faire le tri dans les interprétations qui foisonnent sur la Toile variée d’Internet. Au 18 mars, l’Italie détient toujours le triste record européen de pourcentage de victimes (plus de 2500 morts) et infectées (plus de 31 500). 3L’Italie enregistrait au dimanche 22 mars un nouveau record de décès journaliers avec 793 morts en 24 heures, portant le bilan de la pandémie de coronavirus à 4825 victimes en un mois à l’échelle du pays, selon les chiffres de la protection civile italienne. Un cimetière causé par des années de coupes budgétaires dans les politiques de santé publique et de spéculations sans contrôle. Le pays ne dispose que de 5000 lits d’hôpital contre 20 000 en France pour la même population d’environ 60 millions d’habitants.

Au Nord, industriels et commerçants ont rechigné à suivre les consignes par souci de leurs revenus

Le coronavirus s’est d’abord propagé dans le Nord; ce Nord marqué par des années de gestion xénophobe; ce Nord où les industriels et les commerçants ont rechigné à suivre les consignes du gouvernement face à la maladie par souci de leurs revenus. Faisant perdre un temps si précieux.

Les gouverneurs régionaux qui réclamaient, il y a encore quelques mois, l’autonomie du Nord et souhaitaient placer le Sud sous une sorte d’apartheid économique, ont dû se résoudre à demander l’aide du gouvernement central. Il n’est plus question pour eux d’exiger un «régionalisme asymétrique» leur permettant de gérer eux-mêmes certains secteurs clés comme l’alimentation ou la santé. Pis: leur représentant le plus sinistre – l’ancien ministre de l’Intérieur de la Ligue du Nord, M. Matteo Salvini4Lire aussi Matteo Pucciarelli, «Comment Matteo Salvini a conquis l’Italie», Le Monde diplomatique, juin 2019, https://bit.ly/2WxGEqU/fn>– tente maintenant d’attiser le mécontentement. Effectuant un revirement à 180 degrés, il exige la fermeture totale des usines et du paysLe Premier ministre italien Giuseppe Conte a annoncé dans la nuit du samedi 21 au dimanche 22 mars l’arrêt de «toute activité de production» qui ne serait pas indispensable à l’approvisionnement de biens essentiels à la population (ats), ndlr..

Un autre personnage a pesé sur les choix qui ont mis l’Italie à genoux au fil des années, tant en termes économiques que de droits ou de scandales de corruption: Mme Giorgia Meloni, du parti d’extrême droite Les Frères d’Italie. Après avoir été membre du Mouvement social italien (MSI)-Droite nationale, elle fut ministre de la Jeunesse dans le quatrième gouvernement Berlusconi (2008-2011) puis vice-présidente de la Chambre des députés (2006-2008). Provocatrice sans scrupules, celle qui est toujours députée du Latium séduit les médias à la recherche du «bon client».

Car, plus que jamais, ces derniers jouent un rôle de premier plan dans l’appréhension des catastrophes, dans l’activation des peurs anciennes et nouvelles, dans la désignation des boucs émissaires. Hier nous les avons entendus pousser des cris xénophobes contre «le virus chinois»; aujourd’hui le propagateur de la nouvelle peste serait le travailleur contraint de prendre les moyens de transport pour se rendre au travail, coupable d’annihiler l’effet des mesures de précaution.

Nous louons désormais l’efficacité de la Chine, mais nous n’admettons pas que, pour vraiment endiguer la pandémie, la production devra également être bloquée dans les secteurs jugés nécessaires hier, mais devenus inutiles en raison du confinement. Cette production devrait être réorientée pour faire face à l’urgence sanitaire (matériel médical, traitements, équipements, etc.).

La «charité poilue» des grandes fortunes

Alors que se multiplient les appels à «l’unité nationale», les gestes de «générosité» des grands riches font la «une» des journaux télévisés et autres: Silvio Berlusconi a fait don de 10 millions d’euros, Unicredit et Unicredit Foudation 2 millions, le supermarché Esselunga 2,5 millions d’euros… Si le marxisme était encore une idéologie capable de stimuler le bon sens de millions de personnes, une question aurait été posée: d’où vient tant d’argent sinon des poches des travailleurs contraints de se sacrifier ces dernières années? Et il aurait réfléchi à la raison d’une telle «charité poilue», comme on dit en Italie, c’est-à-dire très intéressée. Ne serait-ce pas par crainte de la réaction des masses sur lesquelles cette crise pèse pleinement?

A l’instar d’autres catastrophes qui, comme dans le cas d’Haïti, de l’ouragan Katrina, ou de Porto Rico, ont frappé les couches les plus faibles de la population, le Covid-19 agit comme un test de cette gigantesque guerre contre les pauvres menée par la mondialisation capitaliste. Dans une Europe des forts, qui a imposé de sévères coupes dans les politiques publiques pour rendre hommage aux multinationales et aux banques, les gens meurent au travail même en période de coronavirus.

«Restez chez vous», nous disent-ils maintenant; «Evitez les transports en commun et gardez vos distances». Dommage que la plupart des travailleurs doivent continuer à gagner leur vie, et souvent en l’absence de protections adaptées; que les infirmières, peu nombreuses, soient sous-payées; que les lits manquent car la santé publique a été démantelée au profit du secteur privé; que pour des loyers trop élevés, les pauvres vivent entassés dans la maison de leurs grands-parents; que les prisons, véritables décharges sociales, éclatent…

C’est l’extrême droite qui crie le plus fort, désignant de mauvaises cibles

A cet égard, l’explosion du coronavirus souligne la faiblesse des mouvements populaires. A tel point que, paradoxalement, c’est l’extrême droite – partie active dans la destruction des droits des classes populaires – qui crie le plus fort, désignant de mauvaises cibles. Depuis des années – depuis que le parti de la Refondation communiste obtient des scores trop faibles pour entrer au Parlement – la présence d’une force capable de construire une opposition sociale raisonnée fait défaut en Italie. Dans les rues de Rome presque complètement désertes, seules les pantere della polizia5Les «panthères de la police», voitures policières, en argot italien. circulent ces jours-ci. En Vénétie, un panneau en dialecte local annonce «Je vais la tuer, cette fois je jure que je la tuerai», faisant évidemment référence à un homme excédé par le confinement et menaçant de s’en prendre à sa femme. Cette plaisanterie de très mauvais goût a suscité les vives protestations du mouvement féministe Non una di Meno (Pas une en moins).

Pendant ce temps, à Turin, trois juges ont pris le temps d’imposer deux ans de «surveillance spéciale» à Eddi Marcucci, une jeune femme qui s’était rendu en Syrie pour soutenir la résistance kurde au Rojava contre les djihadistes de l’Organisation de l’Etat islamique… Cette procédure permet de contrôler les faits et gestes de personnes jugées «socialement dangereuses» même si elles n’ont commis aucun crime.

Notes   [ + ]

1. Lire aussi Anne-Cécile Robert, «Le ‘Diplo’, un réseau élargi et solidaire», Le Monde diplomatique, février 2020, https://bit.ly/2U9MZr6
2. Sonia Shah, «Contre les pandémies, l’écologie», Le Monde diplomatique, mars 2020, https://bit.ly/2QxJQ1N
3. L’Italie enregistrait au dimanche 22 mars un nouveau record de décès journaliers avec 793 morts en 24 heures, portant le bilan de la pandémie de coronavirus à 4825 victimes en un mois à l’échelle du pays, selon les chiffres de la protection civile italienne.
4. Lire aussi Matteo Pucciarelli, «Comment Matteo Salvini a conquis l’Italie», Le Monde diplomatique, juin 2019, https://bit.ly/2WxGEqU/fn>– tente maintenant d’attiser le mécontentement. Effectuant un revirement à 180 degrés, il exige la fermeture totale des usines et du paysLe Premier ministre italien Giuseppe Conte a annoncé dans la nuit du samedi 21 au dimanche 22 mars l’arrêt de «toute activité de production» qui ne serait pas indispensable à l’approvisionnement de biens essentiels à la population (ats), ndlr.
5. Les «panthères de la police», voitures policières, en argot italien.

Article paru dans Article paru dans «Lettres de… – Les blogs du Diplo», http://blog.mondediplo.net. Publication conjointe avec Il Manifesto.

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