Scène

«Squash», le jeu à l’état pur

La Compagnie Les 3 Points de suspension et son boys band de comédiens-chanteurs décryptent les mécanismes du sommeil sur le plateau du Loup, à Genève.
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«Squash», le jeu à l’état pur
Sur scène, le boys band passe par tous les registres musicaux. JULIEN GREGORIO
Théâtre

Si le sommeil n’est que du temps perdu, pourquoi ne pas le mettre à profit pour en faire un spectacle? «Un spectacle pour subconscient» – encore fallait-il y penser. Car on passerait en ­effet en moyenne un tiers de notre vie à dormir. «Mourir, dormir, rêver peut-être?», disait Shakespeare. En plein boom des neurosciences, la très prisée Cie Les 3 points de suspension, qui enchaîne les succès, vise donc en plein dans le mille, jetant des ponts entre arts et médecine. Des jonctions qu’elle aime sonder, comme elle l’a fait avec de précédentes performances, notamment Looking for Paradise, «une initiation neurologique sous forme de chasse au trésor».

Formules algébriques

Basé à Saint-Julien-en-Genevois, le collectif s’est renseigné auprès de neurologues de l’université de Genève. La première partie de Squash n’en est pas pour autant une conférence scientifique ni un exposé factuel. Loin de là. L’animateur de talk show campé par l’ironique, voire cynique (et brillant) Etienne Sublet, costume-cravate décontract, guide plutôt son public dans les incongruités de formules algébriques permettant de trouver la clé pour entrer en contact avec son inconscient.

Autant dire «qu’en divisant Bruce Willis par nos rêves», on obtient certes Hollywood, mais qu’on n’est pas près d’y arriver – un signe que les chercheurs ne sont pas au bout de leurs peines dans un domaine où l’on n’en sait encore très peu. On pourrait aussi multiplier Françoise Dolto par sexe, alcool et Jésus, et ça donnerait Carlos, si nos souvenirs sont bons! A moins qu’Hitler plus Marylin ne soit égal à Napoléon. De quoi en tout cas rendre la salle hilare et faire retourner Freud dans sa tombe.

Parler du subconscient n’est finalement qu’un prétexte, histoire ­de livrer un pur divertissement

Tout cela s’inscrit dans un discours sur le progrès qui n’est pas non plus piqué des vers. Lequel nous introduit vers le «dormir intelligent, rentable, utile», dernier bastion de notre civilisation marchande sur lequel on a encore peu d’emprise, malgré tous les efforts fournis en matière de développement personnel, plongée dans les spas, méditation, etc.

Il faut se figurer la scène du Loup divisée en deux parties. A cour, un lit d’hôpital protégé par une cage en verre insonorisée. Au dessus, un encéphalogramme sur écran géant permet de lire l’activité cérébrale d’un sujet volontaire (un spectateur différent chaque soir) pendant son sommeil. Un autre écran montre les différentes phases du sommeil. Une injection de mélatonine et le tour est joué, voilà notre homme plongé dans les bras de Morphée. Casque à électrodes sur la tête, Franck, le volontaire de dimanche dernier – renommé Nathalie par souci égalitaire –, part pour un programme d’une heure trente de balnéo-neuro-coaching qui permettra de décrypter ses émotions pendant le spectacle.

Avant de sombrer, Franck a couché sur le papier non pas ses dernières volontés (il sortira bien indemne de l’expérience), mais une lettre à son subconscient pour lui demander de bien vouloir l’aider à baisser sa consommation de café. Si, si. Il suffit de la lui lire pendant son sommeil paradoxal, durant lequel l’activité cérébrale est la plus intense, pour pouvoir espérer de véritables effets au quotidien. Oui, le cerveau est bel et bien actif au repos, de cela au moins on a la certitude.

Armure des Monty Python

Pendant ce temps, à jardin, sur une gigantesque estrade, les six comédiens (en baskets, chemises et shorts blancs, une tenue de squash?) alternent, déguisés, tours de magie ou de chant, quasi numéros d’équilibristes – Les 3 Points de suspension sont passés par le cirque et le théâtre de rue –, le tout en voix off comme dans un rêve (ou cauchemar). Ils font subir à l’avatar de Franck (ou Nathalie) une série de questions («tu préfères la mer ou la montagne?»), dont les réponses lui valent souvent un traitement proche de la torture – y compris une fois plongé dans un jacuzzi.

Dirigé par le circassien Nicolas Chapoulier, ce boys band de comédiens-chanteurs ultrapolyvalents (Beau Anobile, Janju Bonzon, Antoine Frammery, Franck Serpinet et Paul Courlet) passe du crooner à la comédie musicale, sans oublier le registre baroque et ses voix de contralto joué en armure version Monty Python, déployant des trésors d’ingéniosité pendant tout le temps passé à dormir par leur acolyte à l’autre bout du plateau.

Pour Les 3 Points de suspension, on l’aura compris, parler du subconscient n’est finalement qu’un prétexte, histoire de livrer un pur divertissement, ô combien réussi malgré ses (trop?) nombreux angles d’attaque et sa dramaturgie multicouches. Il ravira un public de jeunes apprentis comédiens, comme celui venu voir Squash le jour où nous y assistions. Une leçon de jeu à l’état pur.

Jusqu’au 10 novembre, Théâtre du Loup, Genève, www.theatreduloup.ch

Culture Scène Cécile Dalla Torre Théâtre

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