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Des chatons pour un internet éthique à échelle humaine

Les grandes plates-formes internet ne sont pas irremplaçables. Depuis 2014, une petite association française, Framasoft, rassemble et forge des alternatives libres, éthiques et sans surveillance aux services les plus populaires sur internet. Pour décentraliser ces services, elle promeut l’émergence d’hébergeurs alternatifs, transparents, ouverts, neutres et solidaires: les chatons!
Numérique

Une donnée numérique parcourt en moyenne 15’000 kilomètres1 Extrait d’un article tiré du dossier «En finir avec le capitalisme de surveillance!», LaRevueDurable n°63, automne-hiver 2019. Longtemps, ce voyage au long cours ne dérangeait personne. Contrairement aux fraises du Chili, par exemple, ces données ne prennent pas l’avion et leur production ne fait pas l’objet d’un dumping social. Cependant, le 5 juin 2013, les révélations d’Edward Snowden brisent l’indifférence quant au transit des données numériques. Cet informaticien étasunien au courage extraordinaire dévoile au monde que les agences de renseignement étasuniennes et britanniques surveillent les téléphones mobiles et les comptes Google, Facebook, Youtube et Skype, entre autres, de millions d’utilisateurs.

 Ne plus grandir. Cette prise de conscience affecte notamment, en France, Framasoft. Depuis 2004, cette petite association d’éducation populaire promeut les logiciels libres. Les révélations sur la collecte des données personnelles la conduisent à lancer la campagne «Degooglisons internet» en 2014. Son but: proposer des alternatives libres aux services des géants d’internet, sans surveillance ni revente ou utilisation de données personnelles, et hébergées en Europe.

Aujourd’hui, Framasoft propose 36 services en ligne alternatifs. Des logiciels souvent déjà existants, mais peu connus, par exemple Sympa pour les listes de diffusion. Les plus populaires sont Framadate (alternative à Doodle), Framalistes (Google Groups) et Framapad (Google Docs).

Et si l’alternative n’existe pas encore, Framasoft la développe: par exemple Peertube (au lieu de Youtube), les Framaforms (formulaires Google) ou Mobilizon (événements Facebook et Eventbrite). Framasoft répond ainsi aux attentes de milliers de personnes, mais ne veut pas devenir le Google du libre. Elle vise la décentralisation, pas la concentration, et atteint la limite de ses capacités techniques pour les services gourmands en capacités de stockage.

• Internet éthique. D’où l’idée de créer un réseau de multiples hébergeurs de proximité, qui chacun fournirait des services alternatifs à son territoire. C’est ainsi qu’en 2016 le lancement du Collectif des hébergeurs alternatifs, transparents, ouverts, neutres et solidaires (chatons) apporte le nécessaire complément à la campagne Dégooglisons internet.

Framasoft compare les géants d’internet aux immenses exploitations hyper polluantes qui concentrent pouvoir et profits et génèrent des coûts écologiques et humains exorbitants, et les logiciels libres aux petits producteurs qui respectent les humains et la nature. Quant aux chatons, en fournissant des outils informatiques éthiques à une communauté locale d’utilisateurs, ils fonctionnent à l’image de l’agriculture contractuelle de proximité (ACP).

De même que l’ACP est un moyen d’éviter l’agriculture industrielle, les chatons sont une façon d’éviter les dérives du numérique actuel. En France, plus de soixante chatons fournissent ensemble plus de 70 services, soit plus que n’importe quel géant d’internet seul. Les chatons organisent en prime des activités d’éducation populaire pour aider leurs hébergés à s’émanciper.

Ces groupes d’utilisateurs, chacun avec son hébergeur décentralisé en réseau, ouvrent ainsi la voie à un internet et, plus largement, à un numérique éthique. Les réseaux sociaux alternatifs Mastodon et Diaspora, par exemple, ressemblent respectivement à Twitter et à Facebook. Ils sont répartis chez un ensemble d’hébergeurs dans le monde appelés «instances».

Tous les membres de toutes les instances ont accès aux contenus postés depuis les autres instances selon les options d’accès que chacun fixe. Et ces services, qui excluent toute surveillance, collecte, revente ou utilisation de données personnelles, sont libres de toute publicité.

Notes   [ + ]

1. Extrait d’un article tiré du dossier «En finir avec le capitalisme de surveillance!», LaRevueDurable n°63, automne-hiver 2019

Les auteurs sont codirecteurs de l’association Artisans de la transition.

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