Zone franche

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Voir le dessin complet en téléchargeant le PDF. Mirjana Farkas a étudié l’histoire avant de suivre la formation en illustration de l’Escola Massana à Barcelone. De retour à Genève depuis 2010, elle illustre articles de presse et affiches, et travaille sur des projets personnels: livres jeunesse, sérigraphies, expos collectives. Son album Carnet de bal est devenu un spectacle tous publics, chorégraphié et dansé par Madeleine Raykov. Son dernier livre, Dans mon corps… (Joie de lire, 2018), est une promenade à l’intérieur de l’enfant, émotionnelle plutôt qu’anatomique.

«Spreken sie Teutsch?», demande-t-elle. Flanquée de ses deux enfants, elle pousse timidement la porte d’une permanence citoyenne régionale pour réfugiées et personnes migrantes. Elle se présente: Fikryie. D’un geste explicite de la main, elle évoque son interminable périple en «Zickzack» à travers plusieurs pays depuis une lointaine patrie en feu. Dans les contrées qu’elle a arpentées en zigzaguant, on s’est adressé à elle en allemand.

Ah, le zigzag! Je lui montre les images que nous propose Wikipédia à la rubrique «Zigzag» sur mon téléphone portable. Précieux point de zigzag qui empêche le bord des tissus de s’effilocher et permet d’en relier deux morceaux sans les superposer. Elle me fait comprendre qu’elle est couturière avec les quelques mots d’allemand glanés sur son parcours. Je pourrais lui prêter une machine à coudre. Pour l’heure, elle aimerait que j’écrive pour elle une lettre au Service de la population. Tout en parlant, elle maintient ses deux fillettes sanglées contre elle. Deux sentinelles campées de part et d’autre de son corps prématurément voûté, cousues à ses flancs au point droit renforcé. Je leur tends une feuille de papier et des crayons de couleurs. Elles pourraient dessiner.

Au premier mouvement vers ce matériel séduisant, Fikryie rappelle ses gardiennes à l’ordre. Elles n’ont pas le droit de s’écarter de leur mère. Ce sont ses anges, elle a besoin de ses enfants pour être là, pour poser une question, elle n’ose pas les lâcher de peur qu’on la renvoie à l’homme qu’elle a fui. Fikryie ne crie pas, elle se met à trembler dès que l’on tire sur le fil d’acier qui la relie à ses «Fittiche», ces ailes-soldats qui la protègent et l’abritent, croit-elle. Elle n’arrive pas non plus à laisser ses filles partir à l’école, le matin.

J’ai envie de la brusquer. La secouer, la réveiller enfin. Pose donc ta peur. Après une année passée ici, dans un abri précaire, provisoire et bruyant certes, mais loin du tortionnaire, loin de sa voix, de son sexe, de sa perfidie et de l’impunité dont il bénéficie là-bas, au pays, oui, pose ta peur. Elle ne peut pas. Entre elle et moi, c’est le fossé. Elle jette alentour un regard épouvanté, s’absente dans un passé d’effroi éternellement présent. Nous n’appartenons pas au même continent. Et pourtant… J’ai mal à sa vie, dit quelque part Charles Juliet. Pas à la sienne seulement, me dis-je. Le débit saccadé de Fikryie réveille en moi le souvenir tapi en embuscade d’un père solaire caressant les ailes d’un cygne sur une grève, le dimanche, et celui d’un père ténébreux pointant son pistolet d’ordonnance sur sa femme, la nuit, au paroxysme d’une dispute.

L’AUTEURE

Après une licence en lettres, Ursula Gaillard se consacre à l’enseignement, à la recherche historique, à l’écriture et à la traduction – littéraire et de textes à caractère historique. Auteure d’essais et de deux romans, elle a notamment traduit les Alémaniques Pedro Lenz, Hugo Loetscher, Peter Bichsel ou Irena Brežna. On lui doit aussi Mieux qu’un rêve, une grève, essai écrit à l’occasion de la grève de femmes de 1991.

***

Le thé est prêt. Il fait très beau ce soir. C’est l’été. Nous papotons. Sybille évoque un voyage entrepris il y a fort longtemps. Passionnée par la littérature russe, elle a lu au moins trois fois Guerre et Paix. Elle a visité quantité de contrées slaves, et ne s’est jamais déplacée sans son chat. Elle a même été hébergée par le gardien de la maison natale de Tolstoï, grâce à son кошки, oui, qui passait alors la frontière avec elle sans encombre, en train, répète-t-elle en russe à l’intention d’Aymani, la Tchétchène à l’ample chevelure noire qui nous a apporté des pirachkichs. Avec ton кошки? Aymani n’a pas lu Tolstoï mais elle a connu la guerre, elle parle la langue de l’oppresseur et aime les chats. Elle se met à raconter comment son propre кот l’a suivie, le jour où elle a fui Grozny avec ses trois enfants, comment elle a dû le chasser pour qu’il retourne auprès de leur babouchka. Comment son mari a disparu après avoir convoyé des insurgés dans son taxi, qu’elle n’a plus de nouvelles depuis deux ans, que Berne veut la renvoyer en Pologne, la livrer à l’hostilité rencontrée dans ce pays par où elle a transité avant d’arriver en Suisse.

Depuis qu’elle nous a confié l’histoire de son chat et de son mari, Aymani revient fidèlement tous les jeudis en nous apportant un timide mot français de plus. Nous le retournons dans tous les sens ensemble. Ce soir c’est «ventre», j’ai mal au ventre, oui… живот. Puis tout à coup, d’un ton déterminé, une affirmation grave en russe que Sybille me traduit: «Je ne veux plus d’enfants. Trois fils, ça suffit.» Nous ne posons pas de questions. Nous lui donnons l’adresse du planning familial.

Son mari est réapparu, dira-t-elle plus tard, il l’a appelée. Elle ignore encore s’il a fait de la prison ou s’il était parti se réfugier chez une autre femme, dans la montagne, après son convoi fatidique. L’un et l’autre peut-être. Toujours est-il qu’il sera bientôt là. Elle ne se réjouit pas.

Les semaines et les mois passent. Aymani ne revient pas.

Un jeudi de février, la porte de la chapelle s’entrouvre sur une silhouette méconnaissable: Aymani, vêtue d’une robe couleur marron, le visage enserré d’un voile noir.

Quand ma grand-mère est morte, en 1967, mon père m’avait interdit d’assister à l’enterrement si je ne m’habillais pas de noir de la tête aux pieds. J’avais vingt ans. Je l’ai défié crânement en arborant une jupe marron derrière le corbillard.

«Aymani, qu’as-tu fait de ta jeunesse?»

«Devant vous, je peux», dit-elle après avoir refermé la porte. Elle prend place, retire l’épingle de son hijab, laisse couler ses beaux cheveux sur ses épaules et soupire: «Au moins je n’aurai plus d’enfant.»

***

Arrive Saba, belle comme une reine. Elle a été malade et pose sur la table une pile de courrier en souffrance: questionnaires, semonces, avertissements et autres commandements de payer. Avec elle, pas besoin de logiciel de traduction. Il suffit d’un rien pour remédier à cette baisse momentanée de vigilance paperassière. Il est bien loin, le matin où l’énigmatique Saba a sauté du premier étage afin d’échapper à la déportation vers l’Italie. Loin aussi le temps des gâteaux partagés pour fêter l’obtention d’un livret N, puis, des années plus tard encore, le permis tant espéré de séjour B, sésame pour trouver un emploi.

Saba a désormais un job et ses enfants sont grands. Au service forcé d’une caste d’officiers, elle a été violée, a pris la fuite, traversé un désert, franchi plusieurs frontières et toute une mer avant d’arpenter les rues de Rome, en quête d’un travail et d’un toit. Un parcours évoqué par bribes, au fil des jeudis soirs, sans insistance. Une Saba ne se plaint pas. La seule peur qu’elle évoque encore est celle de l’eau. Jamais elle n’apprendra à nager.

Le privé est politique, martelions-nous dans les années septante. Son privé à elle porte l’uniforme. Qu’avons-nous en commun, Saba et moi? Quel lien entre la contrainte dictatoriale et un oncle aux mains baladeuses?

Un coin de table et quelques chaises où affûter notre résistance. Au détour d’une remarque sur la couleur du ciel, parler de ce pouvoir abusif qui pèse, que nous portons en nous, qui nous durcit et dont nous abusons à notre tour en le retournant parfois contre nos enfants. Une rencontre incertaine entre celle qui écoute et celle qui raconte. J’écoute, tu écoutes, elle écoute, nous commençons à nous entendre. Une aventure qui se joue sur des années, entre un premier mot, puis un second, jusqu’à la phrase entière. Elle bientôt rompue à la routine d’un quotidien, moi dans le désir farouche de faire front.

«Tu es la sœur que je choisis»

Alors que les discriminations sociales que subissent les femmes seront dénoncées le 14 juin prochain lors d’une grève féministe dans toute la Suisse, des écrivaines et illustratrices romandes s’emparent du sujet sous forme littéraire et artistique. Récits, poèmes, théâtre, leurs textes expriment des sensibilités différentes. Jusqu’en juin,

Le Courrier publie une fois par mois une sélection de ces contributions. Toutes seront réunies dans le recueil Tu es la sœur que je choisis, à paraître fin août en coédition avec les Editions d’en bas.

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Ursula Gaillard

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«Tu es la sœur que je choisis»

lundi 10 juin 2019
Alors que les discriminations sociales que subissent les femmes seront dénoncées le 14 juin prochain lors d’une grève féministe dans toute la Suisse, des écrivaines et illustratrices de Suisse romande...

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