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Faire souffler «l’esprit de résistance»

Les associations pro-palestiniennes estiment que la «saison croisée France-Israël», qui débutera en juin, est une provocation dans le contexte actuel. Une campagne a été lancée.
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Faire souffler «l’esprit de résistance» 2
Le 12 mai dernier, des manifestants se sont rassemblés à Toulouse dans le cadre de la campagne «2018, le temps de la Palestine». DR
France-Palestine

La campagne «2018, le temps de la Palestine» ne cessera pas. Vu l’indignation provoquée par les agissements de l’armée israélienne ces derniers jours – 58 palestiniens tués et plus de 2000 blessés rien que lundi –, elle pourrait même se renforcer. Mais, clairement, le contexte a changé, et le climat s’est alourdi. Originellement tournés vers la solidarité avec «l’esprit de résistance des Palestiniens», ses coordinateurs se sont résolus mercredi soir à intégrer un mot d’ordre bien moins positif: «Stop au massacre».

Lancée en France en janvier dernier, cette campagne est au départ une réponse à la «saison croisée France-Israël» de l’Institut français, chargé de «l’action culturelle extérieure» de la France. Honorant un engagement de François Hollande lors de sa visite en Israël en novembre 2013, cette «saison» institutionnelle «centrée sur l’innovation, la création et la jeunesse comme axes d’un dialogue tourné vers l’avenir» doit se dérouler dans les deux pays entre juin et novembre.

Déjà 150 événements

«Quand on a appris ça, on s’est dit qu’on ne pouvait pas laisser faire et qu’il fallait décréter 2018 année de la Palestine en France», résume depuis Paris Samir Abdallah, réalisateur franco-égyptien (co-auteur notamment du documentaire ­Gaza-strophe, sorti en 2011) et l’une des chevilles ouvrières de la campagne.

Dès janvier, un appel est lancé. Ses signataires se disent «choqués de voir notre pays, la France, prêter la main à la gigantesque opération de propagande d’un régime de colonisation, d’oppression et d’apartheid qui foule délibérément le droit international», et appellent, pour «promouvoir l’année de la Palestine, de Gaza à Jérusalem», à «multiplier les manifestations et initiatives culturelles, partout en France».

Citoyens engagés, artistes, collectifs et organisations de solidarité… En quelques semaines, les noms s’additionnent. L’un des premiers événements a été l’organisation, fin janvier à Bayonne, d’une soirée «coup de projecteur sur la Palestine», en contrepoint au Festival international des programmes audiovisuels (FIPA) de Biarritz, où était diffusé un film à la gloire du hacker sioniste Ulcan. Depuis, une dynamique s’est créée et plus de 4800 personnes ont signé l’appel.

Le principe est simple: les groupes, y compris informels, qui mènent une «action Palestine» peuvent, en la labellisant «2018, le temps de la Palestine» la faire figurer dans un agenda largement diffusé tous les dix jours via une newsletter et relayé sur les réseaux sociaux. Mi-mai, les dix agendas qui se sont succédés depuis février ont ainsi déjà fait part de 150 débats-conférences, projections de film, lectures, rassemblements, concerts, etc., organisés partout en France. «Ce principe d’agenda a fait boule de neige, se félicite Samir Abdallah. Il permet de connecter les acteurs et les initiatives. La mise en valeur de tout ce qui se fait est stimulante et les gens ont le sentiment de participer à quelque chose de collectif.»

L’esprit du soumoud

Au-delà de cette méthode efficace de labellisation/mutualisation, le réalisateur veut surtout promouvoir «l’état d’esprit» d’une campagne qui, plutôt que d’enfermer les gens dans «un discours pleurnichard ou victimaire», entend leur proposer de «s’identifier au soumoud». Le soumoud, cette façon très palestinienne de persister, résilient, debout et tête haute, de continuer à vivre et à se projeter malgré l’occupation, sans reculer sous les coups.

Une résistance du quotidien, que la journaliste israélienne Amira Hass définit comme «la phrase fondamentale de la grammaire intérieure de la vie palestinienne». «On veut vraiment mettre ce terme en avant et le faire entrer dans les imaginaires comme cela avait été le cas pour Intifada», résume Samir Abdallah.

Cette vision d’une résistance dynamique et vitale, plutôt que cloisonnée et mortifère, fait sens aussi bien pour les nombreux artistes présents dans l’initiative que pour les militants des organisations politiques. «Nous militons contre la normalisation du volet culturel israélien, souligne ainsi Imen Habib, l’une des animatrices de BDS France (Boycott, désinvestissement, sanction), qui soutient la campagne à Paris. Mais il est tout aussi important de soutenir, en positif, les initiatives culturelles palestiniennes et en faveur du peuple palestinien.»

Construire un mouvement unitaire

D’un point de vue stratégique, enfin, la campagne présente un autre aspect non négligeable, souligne de son côté Bernard Cholet, militant BDS à Toulouse: «Cette initiative offre un cadre qui permet de rebattre les cartes, estime-t-il. Le mouvement de solidarité s’est pas mal divisé ces dernières années, par exemple sur la question du soutien, ou non, à l’Autorité nationale palestinienne. Aujourd’hui la situation a changé. Les accords d’Oslo sont tombés à l’eau, la perspective d’une solution à deux Etats s’éloigne de plus en plus, et le tout est aggravé par le déploiement de la nouvelle politique américaine. Dans ce contexte où les positions des uns et des autres sont amenées à bouger, cette campagne peut participer à redessiner un mouvement de solidarité unitaire le plus large possible.» La campagne comme possible matrice d’un regain d’unité au sein du mouvement de solidarité.

Personne ne s’en plaindra au moment où les Palestiniens, lâchés par les chancelleries occidentales, se voient une fois encore renvoyés à leur soumoud, désormais vieux de 70 ans.

International Emmanuel Riondé France-Palestine

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