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La dent de Lumumba

EST-CE BIEN RAISONNABLE?

La République démocratique du Congo (RDC) vient d’être le théâtre d’un des épisodes les plus macabres de son histoire: la restitution par la Belgique, ex-puissance coloniale, de la dent du héros de la lutte anticoloniale congolais et panafricain Patrice Lumumba. Une saga qui vient de trouver son épilogue avec le retour en grande pompe à Kinshasa de la dent de celui qui fut le premier ministre du Congo indépendant, avant d’être arrêté en 1961, torturé, assassiné, enterré, déterré pour être coupé en morceaux, avant d’être dissout dans l’acide.

Mais comment en est-on arrivé à ce que cette dent quitte Bruxelles dans un cercueil pour arriver à Kinshasa le 22 juin dernier? Au cours de ces derniers jours, le cercueil a ensuite été transporté en différents lieux du pays, dont le village natal de Lumumba. Avant son retour définitif dans la capitale congolaise prévu pour le 30 juin, jour où il prendra place dans un mausolée construit par la Chine dans le quartier de Limete, dédié au héros martyre de l’histoire du Congo.

En Belgique, l’histoire des «restes» de Patrice Lumumba défraie la chronique depuis plus de vingt ans. La parution, en 1999, du livre L’Assassinat de Lumumba du sociologue belge Ludo de Witte, sorti d’abord en flamand, puis en français en 2000 aux éditions Karthala, a provoqué une véritable déflagration. Son enquête fouillée, accablante pour l’ex-puissance coloniale, donne longuement la parole à un commissaire de la police belge ayant servi au Congo, Gérard Soete, qui revendique d’avoir lui-même dissout le corps de Patrice Lumumba dans un bain d’acide sulfurique.

Ce fonctionnaire, qui estime avoir simplement obéi aux ordres, fournit moult détails sordides, affirmant avoir découpé le corps en 34 morceaux à l’aide d’une scie à métaux, non sans lui avoir auparavant arraché deux dents et coupé deux doigts, qu’il ramena en Belgique. Tels des trophées de chasse, à l’instar de ceux que les colons ramenaient de leurs safaris sanglants.

Ce même Gérard Soete ne s’en tint pas là, et livra ensuite ses témoignages hallucinants au micro de plusieurs médias, racontant entre autres avoir finalement jeté les dents et les doigts de Lumumba dans la mer du Nord. Après son décès, c’est sa propre fille Godelieve qui, interviewée en 2016 à l’occasion du 55e anniversaire de la mort de Patrice Lumumba, relance l’affaire en exhibant une des dents, conservée dans un écrin. C’est à nouveau le sociologue Ludo de Witte qui réagit et porte plainte pour «recel». La justice ordonne alors une perquisition au domicile de la fille de Gérard Soete et y réquisitionne la dent. Celle-là même dont la remise aux enfants de Patrice Lumumba fut décidée en septembre 2020. Celle-là même qui est arrivée à Kinshasa le 22 juin.

«Je suis outré par la simplicité avec laquelle les choses se passent. De la manière avec laquelle on peine à reconnaître un crime symbole de tous les crimes du projet colonial sur ces trois derniers siècles», réagit sur sa page Facebook le blogueur et critique de littérature africaine et afrodescendante Lareus Gangoueus, qui évoque «la farce» de cette dent renvoyée dans un cercueil, sans que ne soient évoquées ni justice ni réparation pour les crimes commis. L’écrivain et artiste congolais Sinzo Aanza écrit pour sa part avoir «guetté, espéré, attendu des mots singuliers» lors des cérémonies organisées autour de l’événement. Mais en vain. «Tout sur la dent de Lumumba me semble le comble de l’absurdité et de la perversité dans l’histoire du Congo lui-même.»

Bruxelles semble en tout cas avoir toujours autant de peine à affronter les atrocités commises par la Belgique au Congo, propriété privée pendant plusieurs décennies du roi Léopold II. Lors de sa première visite en RDC au début du mois de juin, Philippe, le roi des Belges, s’est contenté d’exprimer ses regrets, mais ni excuses ni pardon pour les crimes commis, ce que de nombreux Congolais ont attendu en vain.

Catherine Morand est journaliste

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lundi 8 janvier 2018

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