Chroniques

Vouloir raconter

À livre ouvert

Ecrit en novembre 1943, quatre mois à peine après que l’opération Gomorrah de la Royal Air Force ait réduit en cendres la ville de Hambourg, L’effondrement1>Hans Erich Nossack, L’effondrement, Héros-Limite, 2021. Prochainement disponible en Suisse. est un témoignage puissant. Si puissant qu’à peine la première page tournée, la mission que s’est donné l’auteur – rendre compte de ce qu’il a vu – ne fait plus qu’une avec celle qui est désormais nôtre: lire d’une traite ce compte rendu.

Devant l’inédit, une pensée souvent se fige et pour un temps observe. Devant l’inconcevable, il arrive qu’elle soit sidérée et se tarisse brusquement, voire définitivement. Devant l’innommable, ce contre quoi les mots viennent se fracasser, elle veut contre toute attente raconter.

Dans L’effondrement, Hans Erich Nossack pense la catastrophe et veut la raconter car il a le sentiment que sa bouche restera à jamais scellée s’il ne s’acquitte pas de cette tâche. Mais comment dire un événement que la raison ne peut saisir en tant que tel? Comment décrire de l’intérieur un bombardement qui a été pensé et préparé dans le seul but d’être une démonstration de force brute, peu importe qu’il anéantisse une ville entière? Comment le mettre en mots lorsqu’on en a été le témoin direct, et que sa propre langue en est ressortie tout sauf indemne?

Peut-être en laissant justement la langue chercher elle-même une issue et se transformer chemin faisant, faisant ici sienne le pouvoir évocateur du conte, là la maîtrise hallucinée du témoignage. Dans De la destruction comme élément de l’histoire naturelle2>W. G. Sebald, De la destruction comme élément de l’histoire naturelle, Actes Sud, 2004., W. G. Sebald remarque à juste titre que l’emploi «d’une langue intacte (…) suscite des doutes quant à l’authenticité de l’expérience» dont elle garde trace.

Si la langue de Nossack est authentique, c’est peut-être qu’elle porte en elle la langue des autres victimes. Le «Je» de sujet singulier devient sujet pluriel, puis sujet tout court, ni singulier ni pluriel, «s’indéfinissant» littéralement devant l’événement sans pourtant jamais perdre pied.

Mais si c’est une chose de suivre de près une langue en train de se transformer, c’en est une autre de se confronter à ce qu’elle dit et ce à quoi elle fait face. Alors l’émotion cède place à la colère. Une colère dont n’étaient plus capables les victimes et dont nous sommes aujourd’hui les porteurs ou les messagers.

Colère qui fait que, personnellement, je n’hésite pas à voir la destruction de Hambourg comme la rencontre de deux violences, l’une visible, l’autre pas. La première est une mer de feu qui embrase la ville, envoie des flammes à deux mille mètres d’altitude et aspire tout l’oxygène environnant, étouffant les êtres puis mutilant, réduisant ou consumant les corps par dizaines de milliers. La seconde est le développement d’une technique de bombardement – l’area bombing – adoptée par les autorités anglaises en février 1942 et qui va nécessiter l’élaboration d’une méthode proprement infernale. A Hambourg, comme nous le rappelle Sebald, le tapis de bombes prendra trois formes successives: bombes explosives arrachant fenêtres et portes, charges incendiaires boutant le feu aux étages supérieurs et lourdes bombes pénétrant jusqu’aux étages inférieurs.

Le résultat fut la fin de Hambourg et, comme le confie Nossack, «en proie à l’épouvante, on ne pouvait plus discerner aucun détail». On ne pouvait pas compter les victimes ni le nombre de ceux qui sombrèrent dans la folie.

Si Nossack ne s’y abîme pas, peut-être est-ce parce qu’il sait qu’il ne lui faut plus conjuguer au conditionnel le verbe «avoir», devenu bien trop dangereux pour qui a survécu. Plus trace donc du mot «aurions», d’ordinaire chevillé à notre bouche, désormais remplacé par celui d’«avions», qu’il répète inlassablement: «Nous avions cela aussi, nous avions, nous avions. Non pas pour nous vanter, non, mais ça sort tout seul de la bouche, ça veut être décrit, ça ne veut pas mourir. Ça n’est pas resté sous les ruines.»

Ça n’est pas resté sous les ruines, et ça raconte, et ça questionne. Oui, ça questionne la justice des vainqueurs laissant dans l’ombre sa propre part d’ombre et occultant le million de tonnes de bombes larguées par la R.A.F. entre 1943 et 1945 sur l’Allemagne, les centaines de milliers de victimes civiles et les millions de sans-abri voisinant l’abîme des années durant. Oui, ça raconte à qui veut entendre. Oui, ça n’est pas resté sous les ruines.

Notes

Notes
1 >Hans Erich Nossack, L’effondrement, Héros-Limite, 2021. Prochainement disponible en Suisse.
2 >W. G. Sebald, De la destruction comme élément de l’histoire naturelle, Actes Sud, 2004.

Alexandre Chollier est géographe et enseignant.

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lundi 8 janvier 2018

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