Agora

Prendre un autre chemin

Un groupe s’est constitué en Suisse autour des valeurs du mouvement «Combatants for Peace» (Combattants pour la Paix), à la suite de la crise israélo-palestinienne de mai dernier. Sous le nom «Ina autra senda» (une autre voie, en romanche), ils et elles appellent la Confédération à jouer un rôle de médiateur pour une résolution pacifique du conflit.
Palestine

La conscience du monde avait tenté d’oublier la cause palestinienne. Les violences en mai dernier à Jérusalem-Est puis dans la bande de Gaza, les heurts observés en Cisjordanie et dans certaines villes israéliennes ont pris notre amnésie de court. La brutalité de la police israélienne sur l’esplanade des Mosquées et les images de parents cherchant leurs enfants sous les décombres à Gaza nous ont rappelé que le conflit israélo-palestinien transcende les générations. Samedi 3 juillet, on apprenait qu’en Cisjordanie un enfant palestinien de 13 ans avait réussi à échapper aux balles de l’armée israélienne.

Il était préférable d’oublier les Territoires palestiniens occupés, tant la situation y semble un cercle sans fin, mais le monde est resté choqué, outré, voire désespéré devant l’ampleur des violences de mai dernier. Or combien de fois l’avons-nous déjà été? Et combien de fois avons-nous oublié? «L’histoire ne se répète pas, elle bégaye», disait Karl Marx.

Le cessez-le-feu entré en vigueur le 21 mai dernier a été accueilli comme un succès par les deux parties. Pourtant, cette trêve ne signifie pas la fin de décennies de violences. L’occupation, le nettoyage ethnique, les checkpoints, l’emprisonnement d’enfants et la confiscation des terres palestiniennes n’ont jamais cessé de peser sur le quotidien des Palestinien·nes depuis des générations. A Gaza, où de nombreuses habitations ont été détruites et des immeubles entiers aplatis par les frappes israéliennes de ces derniers mois, les traumatismes seront tenaces. Depuis les manifestations à Sheikh Jarrah, à Jérusalem-Est, où des familles palestiniennes risquent d’être expulsées, le quartier a été le théâtre d’attaques quasi quotidiennes perpétrées contre les habitant·es. La Cour suprême israélienne vient de proposer «un compromis» qui reflète le déséquilibre des forces et la discrimination envers les Palestinien·nes ne disposant pas de moyen légal pour récupérer leur biens: les quatre familles menacées d’expulsion devraient payer un loyer pour rester chez elles en renonçant à leurs titres de propriété (datant de 1950) et à toute revendication.

Nul ne peut donc ignorer les politiques, lois et pratiques d’expulsions auxquelles les Palestinien·nes sont confronté·es, à Jérusalem et dans l’ensemble du Territoire palestinien. Ce dernier rétrécit jour après jour au point qu’il ne représente aujourd’hui plus que 8% de la Palestine historique d’avant 1948.

Au sortir des récentes violences meurtrières et des expulsions quotidiennes, nous sommes face à un vrai choix: applaudir le cessez-le-feu et privilégier un retour à un statu quo qui renverra au silence des décennies de souffrance et permettra de maintenir des relations de pouvoir excessivement déséquilibrées; ou voir la trêve comme le point de départ d’une mobilisation internationale irréversible pour une vraie égalité de droits entre Israélien·nes et Palestinien·nes.

Voyez ce texte comme un cri du cœur d’une jeune Suissesse qui veut transformer son désespoir en force. J’appelle le gouvernement suisse à reprendre ses responsabilités diplomatiques de faire avancer le processus de paix israélo-palestinien au moment où le monde a (encore un peu) les yeux rivés sur Israël et la Palestine. Et parce que la paix n’attend pas, nous avons décidé avec un groupe de militant·es en Suisse de fonder l’initiative «Ina autra senda» (une autre voie, en romanche), dont la mission s’inspire de celle du mouvement binational israélo-palestinien «Combatants for Peace» (Combattants pour la Paix).

Ina autra senda est ouvert à toute personne désireuse de réfléchir et s’engager pour une résolution pacifique du conflit israélo-palestinien. A travers la promotion d’un dialogue respectueux et constructif entre Palestinien·nes et Israélien·nes, nous voulons montrer qu’il existe une autre voie que celle de la haine et de la peur. Une voie qui rompt avec les discours nationalistes, violents, racistes et délégitimant que l’on entend trop souvent de part et d’autre. Reconnaissant l’important déséquilibre de pouvoir qui caractérise le conflit et la nécessité de mettre fin à l’occupation israélienne des territoires palestiniens, nous souhaitons nourrir le débat public suisse sur la question israélo-palestinienne en (re)mettant au premier plan les idéaux de solidarité, d’amitié, de paix et de dignité.

L’«autre voie» que propose notre initiative peut paraître aujourd’hui une utopie, tant les violences ont été fortes et les plaies vives. Mais elle semble la seule voie possible en réponse à ce qui représentera bientôt un siècle de violences.

* Etudiante en master in Transitional Justice, Human Rights and the Rule of Law, Genève, et membre de «Ina autra senda».

Opinions Agora Bruna Perestrelo Faria Palestine

Connexion