Chroniques

Révolution! «Notre ZAD sera la Terre entière!»

Transitions

Je ne suis pas montée sur la colline du Mormont et j’ai raté la manifestation de soutien du 3 avril. Dommage! J’aurais volontiers témoigné aux jeunes zadistes combien je me sentais émotionnellement concernée par leur action. L’histoire de cette première ZAD de Suisse s’inscrit comme un jalon dans la lignée des insurrections symboliques qui habitent ma mémoire, de Lôzane Bouge à la grève des femmes, de Kaiseraugst au refuge des requérant·es d’asile à l’église Saint-Laurent. Le point commun, derrière ces mobilisations, forcément éphémères, et ces actes de désobéissance, forcément provocateurs, c’est le désir plus vaste, plus essentiel, plus profond, d’une autre vie, d’un autre monde.

L’occupation de cette «zone à défendre» évoque des convergences, des parentés, comme si, partout dans le monde, le jaillissement de ces «moments révolutionnaires» favorisait le recours aux mêmes mots, aux mêmes gestes, au même génie inventif, malgré des contextes variables, parfois tragiques. Ils sont vécus «dans la joie de bousculer l’ordre des choses, de rire au nez de ce monde, (…) la joie de l’initiative et de l’adhésion, la certitude de vivre un temps ouvert [où] plus rien n’est évident: le quotidien fait relâche pour inventer d’autres présents».1Ludivine Bantigny, Révolution, Editions Anamosa, 2019. Sur la colline aux orchidées, cet afflux d’énergie vitale trouva à s’incarner durant six mois d’hiver (quel exploit!) dans une communauté bouillonnante de détermination.

L’occupation visait un but écologique évident: lutter contre la destruction d’un biotope et pour le climat. Mais les orchidées sauvages qui poussent sur cette terre furent traitées avec la même attention, comme si ces militant·es ne voulaient rien laisser échapper de ce qui fait la vie: le monstrueux défi planétaire et l’humble flore des prairies. «Et si habiter voulait dire quelque chose de plus grand que vivre entre quatre murs?» interrogeait un panneau; j’entends les jeunes de Lôzane bouge: «La vie… vite, je t’aime toujours!». Ce mouvement lausannois des années 1980 avait ses poètes et ses philosophes, les zadistes du Mormont leurs peintres, leurs ingénieur·es, leurs musicien·nes. La qualité et la consistance de leurs réflexions et de leur vécu interdisent de ne voir en elles et eux que des casseurs et des voyous, comme l’ont fait les autorités locales, s’abaissant elles-mêmes en voulant les abaisser. De telles expériences contribuent, de plus, à la formation de celles et ceux qui s’y engagent corps et âme. «La ZAD, c’est notre université», déclarait à un journaliste un activiste du Mormont.

«On reste attaché directement au vivant qu’on veut défendre» ont expliqué les intrépides qui ont attendu la police arrimé·es aux arbres de la colline. Peut-être ont-ils ou elles lu L’arbre monde, de Richard Powers? Et auront eu une pensée fraternelle pour la poignée de militant·es qui se sont relayé·es des mois durant au sommet d’un séquoia géant, aux Etats-Unis, pour éviter qu’on ne l’abatte, lui et tous ses congénères. «On ne pensait pas tenir si longtemps dans les arbres», ont avoué Ecureuil et Grelinette au Mormont. «Il lui effleure l’esprit de se demander ce qui lui a pris de changer de vie pour s’installer en plein air à vingt étages de hauteur», se demande Cheveu d’ange dans la forêt de l’Oregon. Mais «comment rester au sol quand on a goûté à la vie dans la canopée?»

Puis le rideau s’ouvre sur le grand théâtre de l’évacuation. Le scénario a été étudié: chacun·e joue le rôle qui lui a été attribué: les journalistes trié·es sur le volet, placé·es aux endroits stratégiques; les observateurs réquisitionnés par le pouvoir politique, apparemment heureux d’être là; les zadistes enchaîné·es à leurs abris. Le paroxysme est atteint avec l’entrée en scène massive (roulement de tambour) des forces de l’ordre suréquipées et bardées d’engins de toute sorte. Puis vient le dénouement, salué par les autorités: tout s’est déroulé sans violence. Un «sans faute» constatent les médias. Dans un quotidien local, un sociologue ironise: cela lui rappelle la guerre du Golfe, réduite à un spectacle en direct à la TV!

La Zad du Mormont, dans son ensemble, s’est déroulée selon une dramaturgie prévisible. A la fin, quand les brumes de l’affrontement se dissipent, on découvre deux héritages lourds: l’évidence politique, implacable, de la nécessité d’agir dans la direction indiquée par les zadistes, et le visage glacial de la justice. Une évacuation sans violence? Le travail de répression se déroule à l’écart, chez le procureur et dans les cellules sinistres de l’hôtel de police. Mais le comble de la brutalité est pour le jour de Vendredi saint (quel symbole !) quand les pelleteuses d’Holcim écrasent, broient, saccagent tout ce que les jeunes ont construit, y compris la vieille demeure où les zadistes vécurent six mois. Les lendemains ne chantent pas, ils pleurent. Et pourtant les zadistes ont gagné!

Notes   [ + ]

1. Ludivine Bantigny, Révolution, Editions Anamosa, 2019.

Notre invitée est une ancienne conseillère nationale.

Opinions Chroniques Anne-Catherine Menétrey-Savary

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