Chroniques

Les écrevisses du progrès

Carnets paysans

«Plus jamais les paysans ne seront des Versaillais! Nous sommes ici pour fêter le mariage des Lip1La mobilisation des ouvriers de l’usine horlogère Lip à Besançon, autre lutte emblématique des années 1970, a débuté trois mois plus tôt. Quelque 200 «Lip» participent au rassemblement du Larzac (ndlr). et du Larzac.» C’est Bernard Lambert, fondateur du mouvement des Paysans travailleurs, une des forces majeures de la Nouvelle gauche paysanne française, qui aurait prononcé ces mots lors de l’immense rassemblement
(100’000 personnes) sur le plateau du Larzac les 17 et 18 août 1974. Lambert fait référence ici à la Commune de Paris dont on célèbre en ce moment le 150e anniversaire. Les Versaillais·es sont, comme on sait, les partisan·es du gouvernement d’Adolphe Thiers, replié à Versailles pendant l’insurrection parisienne.

Dans La Guerre civile en France, sa tentative d’interprétation immédiate de la Commune de Paris, Karl Marx souligne que l’impossibilité dans laquelle s’est trouvée la Commune de communiquer avec les zones rurales du pays a constitué un facteur déterminant de l’échec de l’insurrection. Les forces de la répression savaient, écrit-il, que «trois mois de libre communication entre le Paris de la Commune et les provinces amèneraient un soulèvement général des paysans; de là [une] hâte anxieuse à établir un blocus de police autour de Paris comme pour arrêter la propagation de la peste bovine.» Marx considère que la Commune représentait une chance pour les paysan·nes français·es. Une chance d’être libéré·es des impôts confiscatoires qui les frappaient, une chance d’être libéré·es du poids des dettes qui les tenaient en servage. En somme, poursuit Marx, «la Commune est la chance du paysan, le premier mot de son ­émancipation».

André Léo (1824-1900), écrivaine, socialiste et féministe, est, au sein de l’insurrection parisienne, l’une de celles qui affirmeront le plus vivement la nécessité de réaliser la jonction avec les paysan·nes français·es. Elle soutient, par exemple, l’idée d’un décret abolissant les dettes hypothécaires qui pèsent lourdement sur la paysannerie de l’époque. Une adresse «Au travailleur des campagnes», datée d’avril 1871 et attribuée avec certitude à André Léo mais signée «Les travailleurs de Paris», débute ainsi: «Frère, on te trompe. Nos intérêts sont les mêmes. Ce que je demande, tu le veux aussi. Qu’importe si c’est à Paris où à la campagne que le pain, le vêtement, l’abri, le secours manquent à celui qui produit toute la richesse de ce monde? Qu’importe que l’oppresseur ait nom: gros propriétaire ou industriel? […] Nous sommes encore, toi et moi, les vassaux de la misère.»

Le journaliste Jean-Baptiste Clément fait entendre un autre son de cloche, le 3 mai 1871, dans le journal de Jules Vallès, Le Cri du peuple. S’en prenant aux «Croquants de Bagnolet» – Bagnolet est alors hors des murs de Paris et fait partie de la zone maraîchère qui approvisionne la ville – mais évoquant toute la paysannerie, il écrit: «Vous êtes les cris des plébiscites impériaux, les écrevisses du progrès, les déserteurs de la justice, les réfractaires de la liberté.»

C’est cette vision des paysan·nes que retiendra l’histoire, car le rapprochement espéré par André Léo ne se produira pas. Dans sa contribution à L’Histoire de la France rurale, l’historien Maurice Agulhon relève que «la seule participation d’importance des paysans au drame parisien est celle – involontaire – des paysans sous l’uniforme versaillais: soldats des régiments réguliers reconstitués ou mobiles bretons. Ces malheureux terminent là leur épopée, en laissant dans l’opinion de la gauche démocratique une nouvelle version […] du mythe du rural […] que les paysanneries non éclairées fournissent au camp de la réaction». (tome III, p. 345 de l’édition de poche).

Ainsi, lorsqu’il s’exclame au Larzac que «plus jamais les paysans ne seront des Versaillais», Bernard Lambert cherche à rompre avec cette idée d’une paysannerie alliée historique de la réaction. Sa phrase s’entend comme une promesse aux participant·es à la manifestation, aussi bien que comme un appel pressant aux paysan·nes. Comme André Léo cent ans avant lui, Lambert ne voit d’issue durable pour le mouvement social que dans une alliance entre les exploité·es des villes et des campagnes, dans le «mariage des Lip et du Larzac»: une noce souvent espérée et rarement célébrée.

Notes   [ + ]

1. La mobilisation des ouvriers de l’usine horlogère Lip à Besançon, autre lutte emblématique des années 1970, a débuté trois mois plus tôt. Quelque 200 «Lip» participent au rassemblement du Larzac (ndlr).

Notre chroniqueur est observateur du monde agricole.

Opinions Chroniques Frédéric Deshusses

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mercredi 9 octobre 2019

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