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«Quitter un jour Dadaab, mais pas à n’importe quel prix»

«La fermeture des camps ne peut être le point final de la solidarité du Kenya.» De retour de Dadaab, Adrian Guadarrama, de MSF Suisse, réagit à une nouvelle annonce de fermeture imminente par le gouvernement kenyan de deux des plus grands camps de réfugié·es au monde.
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J’étais à Dagahaley au mois de mars, un des trois camps qui constituent le complexe de réfugié·es de Dadaab, lorsque la nouvelle s’est répandue que le Kenya demandait, une énième fois, la fermeture des camps de Dadaab et de Kakuma [respectivement dans l’est et le nord-ouest du Kenya] qui accueillent à eux deux un demi-million de personnes.1> Le Kenya annonçait le 23 mars dernier son intention de fermer définitivement les deux camps, en affirmant qu’il «n’y a plus de place pour les négociations» (ATS). L’agence des Nations unies pour les réfugiés (HCR) a reçu un préavis de deux semaines pour décider de leur sort, c’est-à-dire élaborer un plan de fermeture. Si, à défaut d’un tel empressement, des solutions durables étaient proposées, cela pourrait mettre fin à des décennies d’incertitude pour les réfugié·es.

Le Kenya a fait preuve d’une immense générosité en accueillant des centaines de milliers de réfugié·es, ce qui contraste fortement avec de nombreux pays riches qui ont mis au point des moyens détournés pour bafouer les droits des réfugiés. Mais une fermeture brutale des camps ne peut être le point final de la solidarité dont le Kenya a fait preuve en accueillant des réfugié·es en premier lieu. Les autorités n’ont aucune raison de relever le pont-levis et de couper l’espoir des réfugié·es de mener une vie digne en toute sécurité et liberté. Les camps ne sont pas une solution – nous sommes d’accord avec le Kenya sur ce point – surtout lorsque le déplacement s’étend sur des décennies. C’est précisément pour cette raison que nous demandons depuis un certain temps déjà des solutions durables pour les personnes réfugiées.

L’adoption et l’application rapides d’un projet de loi sur les réfugiés – actuellement débattu au parlement kenyan – permettraient aux personnes de se déplacer librement, de gagner leur vie et d’accéder aux services publics. Ils et elles pourraient enfin faire des choix, prendre leur vie en main et, en disposant d’un filet de sécurité sur lequel s’appuyer, même faire preuve d’audace et enrichir la société kenyane. Mais le Kenya ne peut – et ne doit – pas tout faire tout seul. L’économie du pays, comme beaucoup d’autres dans le monde, a été durement touchée par la pandémie. La dette publique s’est accumulée et le risque de surendettement est élevé. Même en cas de reprise rapide, nombre de Kenyan·es devront se battre dans les mois et les années à venir.

Seuls quelques gouvernements fournissent une aide humanitaire aux réfugié·es vivant dans les camps. Mais même les fonds humanitaires sont en baisse, avec de fortes réductions annoncées pour cette année, ce qui a conduit le Programme alimentaire mondial à réduire les rations alimentaires de près de 60%. Il est impératif que les gouvernements riches en ressources assument leur juste part de responsabilité et que les institutions multilatérales telles que la Banque mondiale catalysent la recherche de solutions durables pour les réfugié·es. Par-dessus tout, l’ONU et la communauté internationale doivent redoubler d’efforts pour promouvoir la paix et la stabilité en Somalie. Le fait même que Dadaab existe depuis trois décennies est un échec des initiatives de paix dans ce pays.

La nouvelle de la fermeture des camps pourrait être la goutte d’eau qui fait déborder le vase et risque de briser la résistance des réfugiés. Elle survient à un moment où beaucoup de réfugié·es, notamment au Dagahaley, présentaient déjà des problèmes de santé mentale accrus en raison du manque de progrès dans la recherche de solutions durables.

Je partage le rêve des réfugié·es de quitter un jour Dadaab, mais pas à n’importe quel prix. Lorsque le moment sera venu, ce sera parce qu’ils et elles le choisiront librement, et seulement une fois leur dignité, leur santé et leur liberté garanties.

Notes[+]

Adrian Guadarrama est responsable adjoint du programme pour le Kenya, Médecins sans frontières Suisse.

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