Agora

Pour le vivant, assassiné·es

Wayne Lotter, Berta Cáceres, Luciano Romero, Ken Saro-Wiwa et Chico Mendes sont peut-être les plus célèbres. Les cinq se sont opposé·es à des projets d’exploitation des ressources naturelles à caractère écocidaire menés tambour battant par de grandes entreprises; les cinq l’ont payé de leur vie. C’était en Afrique du Sud, au Honduras, en Colombie, au Nigéria, en Amazonie; en 2017, en 2016, en 2005, en 1994, en 1988. Quid de la situation actuelle des militant·es écologistes dans le monde?
Luttes écologistes 

Avec quelque 212 meurtres répertoriés en 2019, 164 en 2018, 207 en 2017, et pas moins de 1770 dans les quinze années qui ont précédé, le bilan annuel1www.globalwitness.org/en/campaigns/environmental-
activists/defending-tomorrow/ (document pdf)
de l’ONG Global Witness a de quoi éveiller les consciences. Des chiffres d’autant plus préoccupants que tous les assassinats d’opposants à l’extraction minière ou autre projet de déforestation ne sont signalés et directement imputés au militantisme écologique, ceux-ci se déroulant parfois dans des régions reculées où il est aisé de faire régner une certaine opacité quant aux faits. Sans évoquer les blessures graves, emprisonnements abusifs et autres déplacements forcés dus aux expropriations.

Cette hausse de la répression (qui, on l’a vu, se solde parfois par la mort des opprimé·es), s’expliquerait, selon Global Witness, par l’essor d’une conscience et d’une responsabilité écologiques globales concomitant à une augmentation généralisée et soutenue de l’extraction de matières premières en tout genre. Ainsi, la surexploitation des ressources et les dommages et dangers que cette dernière génère, suscite, en toute logique une levée de boucliers proportionnelle aux dégâts immédiats et futurs.

Sur la même lancée, le bilan définitif de l’année 2020, encore non établi officiellement, ne fera, il est sûr, sauter aucun bouchon de champagne: on dénombre en effet une augmentation au niveau du nombre de territoires touchés par le phénomène.

Qui sont les victimes? Parce que vivant sur les terres convoitées par de grandes entreprises agroalimentaires ou extractivistes, parce que ne possédant bien évidemment aucun titre de propriété officiel sur les lieux de vie de leurs ancêtres, les populations autochtones sont les premières à faire les frais de l’avidité sans foi ni loi de certaines compagnies minières ou autres braconniers. En effet, 40% des victimes appartiennent aux communautés indigènes, dans des pays où elles ne représentent plus qu’un tout petit pourcentage de la population globale. Il s’agit donc avant tout de citoyen·nes défendant prosaïquement leurs conditions de vie, et non d’idéologues de la sphère politique.

Ces pays, quels sont-ils? Difficile d’attribuer correctement les places sur le podium, en raison d’une loi de l’omerta et d’une relative opacité dans les enquêtes, mais les habitués du top-10 ne varient guère: Amazonie et Bolsonaro aidant, le Brésil rivalise avec le Mexique et la Colombie, qui se distancient peu du Honduras, du Nicaragua ou du Guatemala – ces deux derniers enregistrant les plus fort taux d’homicides au prorata de la population.

Hors de l’Amérique latine, Manille, Kinshasa et Bombay, où la pollution ne semble tourmenter aucun décideur politique, paient aussi un lourd tribut humain pour les ressources minières situées sur le territoire national.
Cette répartition, l’auteure principale de l’étude l’explique en partie par le contexte socio-politique: «Dans de nombreux pays, de véritables enquêtes ne sont pas menées sur ces morts en raison d’un état de droit affaibli. Et parfois, ce sont les autorités ou la police elle-même qui commettent ces violences» Et de dénoncer une corruption galopante à des niveaux qui défient l’imaginaire, couplée à une opacité entretenue et un non-respect de droits officiellement considérés comme des plus élémentaires.

Après les complices, venons-en aux coupables. «Cui bono?», dirait Cicéron. Autrement dit: «A qui profite le crime?» Ainsi, la logique veut que les soupçons pèsent en premier lieu sur les entreprises menant les projets d’exploitation sur des terres défendues par les militant·es. L’extraction, minière et pétrolière, serait à ce titre le domaine le plus enclin au recours au meurtre, avant les domaines forestier et agroindustriel. Cependant, sont également pointés du doigt des investisseurs tels que des banques de développement.

Pour ce qui est des conséquences pénales, le bilan n’est guère réjouissant: 10% des cas aboutiraient à une condamnation, dans un panel de pays où l’on estime que le taux de jugement des homicides s’élève à 43%.

En dernier lieu, il convient cependant de mentionner le fait que ce qui s’exprime, sous certaines latitudes, sous forme d’assassinats, se traduit plus au Nord par un recours à une violence indéniable, qui a tout de même coûté la vie à quatre gardes forestiers roumains. En 2020, ce sont les activistes biélorusses qui en ont fait les frais. Et cette répression ferme envers les militants pour le vivant est ouvertement une décision étatique. En effet, si Rémi Fraisse2Militant écologiste français tué par l’explosion d’une grenade tirée par un gendarme lors d’affrontements en marge de la mobilisation contre le projet de barrage de Sivens (Tarn), en octobre 2014, ndlr. ne peut être considéré comme un écologiste éliminé pour ses idéaux, il ne s’agit plus d’oppression politique et de sanctions pénales crescendo, mais bien d’une recrudescence de la violence physique envers les manifestants de la part de leur gouvernement. Gouvernement qui, entre les intérêts et la connivence avec les milieux d’affaires et le Contrat Social qui implique le devoir de protection des citoyen·nes, semble avoir fait son choix.

Notes   [ + ]

1. www.globalwitness.org/en/campaigns/environmental-
activists/defending-tomorrow/ (document pdf)
2. Militant écologiste français tué par l’explosion d’une grenade tirée par un gendarme lors d’affrontements en marge de la mobilisation contre le projet de barrage de Sivens (Tarn), en octobre 2014, ndlr.

Article paru dans Moins!, journal romand d’écologie politique, n°51, mars-avril 2021.

Opinions Agora Alicia Gaudard Luttes écologistes 

Connexion