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Quand tout le monde dérape…

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Je m’endormais l’autre jour en lisant un article d’un journaliste scientifique réputé sérieux dans un journal frouze ennuyeux, à savoir Le Monde. Nathaniel Herzberg, ledit journaliste, y faisait le point de ce que l’on sait des mutants du coronavirus, s’aidant de déclarations entre guillemets de spécialistes en virologie et épidémiologie. Dans l’une d’elles, un jeune virologue de Montpellier fait une comparaison osée entre Covid-19 et malaria, et je lis dans ma torpeur: «Pour le paludisme, on a relevé jusqu’à dix souches du virus Plasmodium falciparum chez un même malade…» Un étranglement me réveille car n’importe qui sait que le parasite du paludisme n’est pas un virus, mais un protozoaire ayant une vie et des propriétés totalement différentes de celles des virus, ce qu’un néo-docteur en biologie n’est pas censé ignorer et qu’un vieux routier des rubriques sciences et médecine d’un journal «de référence» n’est pas censé laisser passer, même à l’état de citation, sous peine de ridiculiser son informateur.

Je ne chercherai pas à savoir si la faute vient de l’informateur ou du journaliste, mais elle souligne que, comme la presque totalité de la presse, la rubrique science-médecine d’un grand journal ne bénéficie plus aujourd’hui des relectures de correcteurs·trices compétent·es qui, autrefois, ne laissaient pas passer de telles bourdes. Comment, alors, prendre au sérieux le reste de ce long article, orné d’un très joli dessin, et intitulé «Qui va gagner la bataille des variants?»? Sous prétexte de pédagogie, il raconte alternativement la diffusion des mutants comme une compétition d’athlétisme ou un tournoi de rugby. Ça tombe bien quand on a l’Angleterre et l’Afrique du Sud chez les virus, et il suffit d’un peu de confusion sportive avec le foot pour intégrer le Brésil!

Malheureusement, je doute que les supporters et supportrices séduit·es se passionnent pour cet essai mal transformé d’épidémiologie olympique. Et, si c’était le cas, ils et elles seraient lancé·es sur une bien mauvaise piste car, à ce jour, les mutants Covid ne sont en compétition que dans les statistiques médiocres que l’on fait à leur sujet. Les particules virales n’ont pas, à ce jour, d’interactions directes connues entre elles qui relèvent de la compétition. Elles ne prennent vie que dans les cellules et les hôtes qui les hébergent, et pour le temps de ce parasitisme, ou commensalisme, selon les cas. D’ailleurs, le taux de reproduction qui décrit la progression de l’épidémie, le fameux Ro des épidémiologistes, concerne les personnes infectées et non les particules virales pour lesquelles il n’aurait aucun sens. Les lignées de ces dernières apparaissent, diffusent avec plus ou moins de succès et finissent par disparaître ou s’intégrer passivement à des génomes, sans interaction notables entre elles, comme l’a noté un autre référent de l’article. Mais la contribution de ce dernier n’est pas mise en valeur, sans doute parce qu’elle s’oppose à la ligne idéologique du papier qui veut une compétition féroce entre les mutants nationaux.

S’il tenait à jouer sur la compétition à mort et les fibres nationalistes, l’auteur aurait mieux fait d’enchaîner sur celles des laboratoires pour les brevets de vaccins, de tests et autres produits médicaux. Ou sur leur lutte victorieuse contre l’OMS et les initiatives qui voulaient supprimer ces brevets pour les vaccins Covid, dans un but humanitaire évident. Mais la générosité de notre inventeur genevois du gel hydro-alcoolique1Didier Pittet, des Hôpitaux universitaires de Genève, s’est battu pour que ses gels ne soient pas brevetés. est peu partagée et, en régime néolibéral, les profits monstrueux des actionnaires des pharmas coûtent des millions de morts évitables, surtout dans les pays pauvres… D’autant plus que les mutants du virus, que l’on ne caractérise en général que par une petite partie de leur génome, sont bien plus nombreux que ceux que l’on a nommés à ce jour, ou que les trois ou quatre dont on parle, pour faire simple, dans les médias.

Ce qui ouvre la voie, en plus des rappels nécessaires, à une multiplication de variants vaccinaux à venir, plus profitables les uns que les autres…

Notes   [ + ]

1. Didier Pittet, des Hôpitaux universitaires de Genève, s’est battu pour que ses gels ne soient pas brevetés.

* Chroniqueur énervant.

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lundi 8 janvier 2018

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