Chroniques

Nommer ses ennemis

À livre ouvert

Le 6 août 2018, alors qu’une canicule écrase l’hémisphère nord, marquant les corps comme les esprits, paraît une contribution dont le contenu vient déplacer la ligne de front des études sur le changement climatique1Cf. Will Steffen et al, «Trajectories of the Earth System in the Anthropocene», PNAS, 6 août 2018.. Alors que jusqu’alors l’objectif des 2 degrés Celsius faisait consensus, on apprend que cette marque n’est plus tant synonyme de solution (précaire) que de basculement possible dans un nouveau régime climatique, celui dit de l’étuve (hot-house), avec son cortège de degrés supplémentaires. Voici à n’en pas douter le genre d’articles qui, couplé à l’inaction politique et à des conditions météorologiques extrêmes, est capable de chauffer à blanc n’importe quel militant-e du climat.

L’effet ne va pas tarder à se faire sentir. Vers la fin de l’été, un mouvement climatique d’une ampleur inédite se propage dans toute l’Europe. En France, une marche pour le climat draine des dizaines de milliers de personnes tandis qu’en Suède une élève de 15 ans enfourche son vélo jusqu’au Parlement et se met en grève, initiant un mouvement qui essaimera à travers le monde. Enfin, quelques semaines plus tard c’est au tour d’Extinction Rebellion (XR) d’entrer en action à Londres.

Manifestation, grèves, désobéissance civile, le registre s’étoffe et monte en puissance, tandis que le nombre de militant-e-s prend l’ascenseur, comme le remarque Andreas Malm dans son livre Comment saboter un pipeline2Andreas Malm, Comment saboter un pipeline, La fabrique éditions, Paris, juin 2020, 216 p..

Portant la double casquette – plutôt rare aujourd’hui – d’activiste et d’universitaire, il est bien placé pour prendre la mesure du phénomène. Malm n’a d’ailleurs pas hésité à s’engager dans des actions directes, y compris avec XR. Toutefois la stratégie de cette organisation le questionne: pourquoi ériger en dogme la non-violence absolue et par là s’interdire toute action s’en prenant physiquement aux «choses qui consument la planète», SUVs et pipelines en tête? Du côté de XR, la réponse est pourtant claire: rien n’est plus efficace que la désobéissance civile non-violente pour provoquer un changement des opinions et pousser les politiques à l’action. L’histoire est là pour le prouver et sur ce sujet il y a toute raison de croire sur parole Roger Hallam, cofondateur de XR et chercheur sur la désobéissance civile à l’université anglaise de King’s College. Les militants de XR en connaissent par coeur les principaux jalons: mouvement abolitionniste, suffragettes, indépendance de l’Inde, mouvement des droits civiques, lutte contre l’apartheid, tous ont obtenu des résultats à la faveur du respect des règles du pacifisme stratégique. Tous savaient que l’emploi de la violence «les éloigne systématiquement de leur objectif».

Le premier et principal intérêt du livre de Malm est de s’attaquer à ce canon et de mettre à mal cette histoire bien trop lisse et lacunaire. L’auteur s’y emploie de façon convaincante, détaillant chaque cas et montrant que si une règle prévaut c’est plutôt la suivante: la désobéissance civile non violente est avant tout une tactique dont on réévalue régulièrement l’efficacité, et qu’ensuite elle peut aller de pair avec des actions plus radicales.

Le cas des suffragettes est tout à fait instructif. Tout l’éventail des actions militantes y passe: manifestations, grèves de la faim, mais aussi bris de vitres, boites à lettres incendiées. Et quand l’espoir d’obtenir le droit de vote est douché une fois de plus, comme en 1913, on n’hésite pas à passer au stade supérieur. Cette fois on incendie villas, pavillons de thé, bureaux de poste… le tout, notons-le bien, sans faire une seule victime.

Ni facile, ni confortable, la désobéissance civile est ainsi plus diverse qu’on ne le croit. Elle saura, qui plus est, être infléchie en fonction des contextes et forces en présence, sachant évidemment que le risque de se priver de toute influence n’est jamais très loin. Comme le rappelle Malm, les «exemples de balles tirées dans le pied ne manquent pas».

Cet avertissement à l’esprit, la question soulevée par la lecture de ce petit livre en forme d’adresse au mouvement climat demeure essentielle: pourquoi saboter? Alors que les voyants climatiques sont au rouge, la réponse pour Malm ne fait aucun doute: pour changer les opinions et pousser les politiques à l’action. Mais aussi et surtout pour nommer ses ennemis: le business as usual, et son plus fidèle allié, le capital fossile. Et les avoir dans le collimateur. * Géographe et enseignant.

Notre chroniqueur est géographe et enseignant.

Notes   [ + ]

1. Cf. Will Steffen et al, «Trajectories of the Earth System in the Anthropocene», PNAS, 6 août 2018.
2. Andreas Malm, Comment saboter un pipeline, La fabrique éditions, Paris, juin 2020, 216 p.
Opinions Chroniques Alexandre Chollier

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lundi 8 janvier 2018

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