Chroniques

Dystopie

En coulisse

Comme le relève Andreas Malm dans son ouvrage La chauve-souris et le capital1Andreas Malm, La chauve-souris et le capital, La Fabrique, 2020., les Etats capitalistes ont pris des mesures si radicales pour endiguer l’épidémie de Covid que les conséquences sur le climat en ont été aussitôt archi-bénéfiques. Même le plus acharné des militants écologistes n’aurait pu imaginer que les Etats, un an encore auparavant, ne prennent le dixième de ce type de mesure pour freiner les émissions de CO2! Que s’est-il passé? Une prise de conscience tardive et sincère de nos gouvernants? Une perméabilité aux propos de Greta Thunberg? Un amour soudain de l’humanité de la part des classes dirigeantes? Pas du tout. Selon l’auteur, seules les conditions géographiques ont été déterminantes.

En effet, après la Chine, la pandémie a frappé immédiatement le monde occidental. Devant l’hécatombe annoncée, nos gouvernements n’ont eu d’autre choix que de freiner la machine comme jamais. L’auteur, malin, se demande ce qu’il serait advenu si l’épidémie avait d’abord submergé le reste de l’Asie, l’Afrique et l’Amérique latine. La réponse tombe d’elle-même. Nos classes dirigeantes auraient regardé de loin ce terrible drame, auraient promis quelques millions en signe de solidarité et auraient continué le business as usual tant qu’elles auraient pu. Cela ne s’est pas passé de cette façon. Et les Etats ont soudain retrouvé leurs prérogatives, tordant le bras aux entreprises, grosses comme petites, au prix parfois de drames humains inénarrables, mais d’une respiration bienvenue pour la planète. La question qui se pose donc est: pourquoi cela n’a-t-il pas été possible au cours des dernières décennies?

Poser la question, c’est y répondre. Lutter véritablement contre le réchauffement climatique revient à remettre en question tout le fondement de nos sociétés. Un autre auteur, Florian Scheidler, résume la marche du monde de la façon suivante: «Toute une planète, après quatre milliards d’année d’évolution, est consumée par une machinerie économique globale qui engendre simultanément des quantités abyssales de biens et de déchets, des richesses folles et une misère de masse, des salariés surchargés de travail et des chômeurs qui tournent en rond. Accroître les fortunes colossales d’une petite caste de super-riches semble être le seul et ultime objectif de la méga-machine globale.»2Fabian Scheidler, La Fin de la mégamachine, Seuil, 2020. La période que nous vivons pourrait être celle d’une remise en question de tous ces fondamentaux. Nos Etats ont prouvé qu’en cas d’extrême urgence ils pouvaient prendre des décisions draconiennes, à faire pâlir d’envie le plus résolu des régimes communistes.

Si répondre à l’épidémie constitue une urgence indéniable, il ne demeure pas moins que l’humanité, même au prix de pertes énormes, pourrait y survivre; ce que ne permet pas, à terme, le réchauffement climatique. La pause forcée que nous vivons devrait, en toute logique, déboucher sur de vastes consultations populaires pour changer de modèle de société afin d’assurer notre survie commune et, encore mieux, le bien-être de toutes et de tous. Mais, plus que jamais, l’humanité se voit réduite à sa fonction première de carburant de la méga-machine. Il convient de laisser sur le carreau les moins utiles en tant que rouages du système et de faire travailler les autres à domicile, grâce au télétravail soudain présenté comme la panacée ultime, y compris par de nombreux militants alternatifs.

Or nous touchons là à une autre mutation de l’humanité, celle de la zombification numérique massive. Selon Michel Desmurget, auteur de l’ouvrage La Fabrique du crétin digital3Michel Desmurget, La fabrique du crétin digital, Seuil, 2019., les jeunes occidentaux âgés de 13 à 18 ans passeraient en moyenne six heures par jour devant les différents supports informatiques (smartphones, tablettes, ordinateurs etc.) ­Selon l’auteur, «cette profusion d’écrans est loin d’améliorer les aptitudes de nos enfants. Bien au contraire, elle a de lourdes conséquences: sur la santé (obésité, développement cardio-vasculaire, espérance de vie réduite…), sur le comportement (agressivité, dépression, conduites à risques…) et sur les capacités intellectuelles (langage, concentration, mémorisation…). Autant d’atteintes qui affectent fortement la réussite scolaire des jeunes.» Et Desmurget de conclure: «Ce que nous faisons subir à nos enfants est inexcusable.»

L’école ne trouve désormais rien de mieux à faire qu’à imposer aux élèves confinés ou en quarantaine des journées entières devant l’écran, en assistant à des cours filmés en direct du matin jusqu’à la fin de l’après-midi. A ces heures, les jeunes ajouteront celles consacrées aux jeux vidéo et autres connexions récréatives qui constituent le 90% de leur activité informatique. Résumons: une planète qui court à sa perte pour alimenter le compte en banque de quelques milliardaires, une humanité lobotomisée et fractionnée via la machine internet; Matrix rencontre Mad Max! Avec un zeste d’Orwell; les professeurs filment désormais leurs cours avec une petite caméra placée obligatoirement dans leur salle de classe (par exemple à Genève dans le secondaire 2); les employés sont fliqués à domicile par la magie de la fée connexion. Le XXIe siècle incarne chaque jour plus les scénarios dystopiques les plus fous. L’imagination est au pouvoir, mais pas la bonne!

Notes   [ + ]

1. Andreas Malm, La chauve-souris et le capital, La Fabrique, 2020.
2. Fabian Scheidler, La Fin de la mégamachine, Seuil, 2020.
3. Michel Desmurget, La fabrique du crétin digital, Seuil, 2019.

Auteur metteur en scène, www.dominiqueziegler.com

Opinions Chroniques Dominique Ziegler

Chronique liée

En coulisse

lundi 8 janvier 2018

Connexion