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Extrême-droitisation ouvrière?

Chroniques aventines

Longtemps celles et ceux qui aspiraient à un avenir plus juste ont fait de la classe ouvrière le sujet de la transformation espérée. Depuis, le dépit les a saisis: soit que le prolétariat se soit embourgeoisé, ait cédé aux sirènes de la société de consommation, soit qu’il ait purement et simplement disparu1Lire notre chronique du 27 octobre 2012 Un peuple disparu?.Une autre thèse, toutefois, relancée par la vogue de la réaction, postule son extrême-droitisation. Approfondissons ce dernier point de vue en compulsant un ouvrage collectif publié, en France, par la Fondation Jean-Jaurès: Le Front national et les ouvriers. Longue histoire ou basculement? (2016).

Premier constat – porté par l’historienne Marion Fontaine: l’idée d’une classe sociale «votant (par le passé) comme un seul homme pour la gauche» est une illusion. Le politologue Florent Gougou précise qu’au seuil des années 1970, 30% déjà des ouvriers votaient à droite. Force est cependant de constater qu’avec les années 1980, la prédilection pour le Front national va sensiblement croître en milieu ouvrier. De là à affirmer le penchant spécifique des masses laborieuses pour la droite extrême (thèse parfois dite du «gaucho-lepénisme» popularisée dans les années 1990 par Pascal Perrineau), il y a un pas. En effet, on assisterait plutôt, d’après Gougou, à la normalisation du vote de cette catégorie socioprofessionnelle eu égard à l’ensemble de l’électorat. Avec une nuance de taille, pourtant: dans le vote à droite des ouvriers, la tendance est plus favorable à l’extrémité de cette tranche de l’échiquier politique qu’à sa frange plus modérée.

Peut-on parler d’une conversion biographique idéologique de prolétaires particuliers? Il semblerait que non: le vote frontiste s’épanouit essentiellement parmi une nouvelle génération – celle née au tournant des années 1970, grandie dans un contexte de crise économique et politisée dans les années 1980 – à une époque où le motif de l’immigration tend à devenir obsédant. Comment expliquer cette évolution? Pour Fontaine, la désindustrialisation (laquelle déploie ses effets depuis les années 1960) et l’effritement de la gauche ont sans doute joué. Gougou incrimine, lui aussi, la «transformation du marché du travail» et l’évolution des «conditions de vie» des ouvriers.

Après l’examen des mues de l’électorat, advient celui des aménagements programmatiques de la droite extrême. Spécialiste du syndicalisme à l’Université de Bourgogne-Franche-Comté, Dominique Andolfatto relève que l’appareil frontiste était historiquement attaché aux mondes de la boutique et de la petite entreprise. Plutôt anti-syndicaliste donc, libéral voire ultralibéral même. Cependant, dans les années 1990, après la chute du mur de Berlin et le reflux de l’antisoviétisme, se négocie un virage social. Bruno Maigret, numéro deux du Front National (FN), et Samuel Maréchal, gendre de Jean-Marie Le Pen, développent, pour l’un, un syndicalisme frontiste (vecteur d’ordre et non de luttes des classes), pour l’autre, un affichage trans-clivage (le fameux «ni droite, ni gauche»). Sylvain Crépon, le quatrième contributeur, membre de l’Observatoire des radicalités politiques de la Fondation Jean-Jaurès, note que le FN croise alors deux conceptions du peuple – l’une ethnique (ethnos), l’autre sociologique (plebs) – et peut à bon droit être désormais tenu pour une formation «nationale-populiste». Par-delà ces mouvements tactiques, la naturalisation des identités tient ainsi toujours lieu de boussole idéologique.

Malgré plusieurs mérites, Le Front national et les ouvriers fait, d’après nous, insuffisamment cas d’un demi-siècle d’offensive néolibérale pour expliquer la montée des «combats identitaires». La publication n’épingle pas nettement non plus le caractère de posture ou d’imposture du positionnement social de l’extrême-droite; de fait, la division entre travailleurs autochtones et étrangers a toujours contribué à l’abaissement des conditions de tous. L’ouvrage ne s’attarde pas davantage sur la réaction qu’impose semblable diagnostic. Socialiser les grands moyens de production et d’échange, en démocratiser le contrôle et la gestion permettraient d’abolir la compétition des opprimés entre eux (à l’intérieur d’un même pays ou de pays différents), leur affrontement sur des bases économiques ou ethniques. Seule cette socialisation serait susceptible de faire de l’épanouissement collectif, de la préservation de la nature et même du dialogue libre des cultures des valeurs débordant le froid calcul de la seule rentabilité à court terme.

A l’identité qui sépare succéderait alors celle qui clame l’unité du genre humain.

Notes   [ + ]

1. Lire notre chronique du 27 octobre 2012 Un peuple disparu?

Notre chroniqueur est historien et praticien de l’agir et de l’action culturels (mathieu.menghini@lamarmite.org).

Opinions Chroniques Mathieu Menghini

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lundi 8 janvier 2018

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