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Mesurer le plaisir?

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Je ne connaissais pas la théorie de la «comptabilité mentale» avant un communiqué de presse de deux collègues du Centre interfacultaire en sciences affectives de l’université de Genève. Dans la «très influente revue» en ligne Nature Energy1Dont je n’avais pas entendu parler, bien que «Nature» égale vérité scientifique, pour certains! , Tobias Brosch et Ulf Hahnel analysent les relations entre cette comptabilité mentale et l’efficacité des mesures pour la stabilisation du climat.

La comptabilité mentale nous permet des choix en fonction de valeurs attribuées à chacune de leurs options. Les auteurs donnent l’exemple du choix de celui qui, pour lutter contre pollution et réchauffement, se rend à l’Uni en vélo plutôt qu’en véhicule à moteur. Mais ils montrent qu’un biais de comportement fait que ce héros de la mobilité douce a tendance à sectoriser le bilan de ses transports en «équilibrant» son héroïsme cycliste par un petit saut en jet, pour des vacances méritées aux Seychelles! Ce qui est un «biais de déversement» et relativise son action proclimatique. Un autre effet pervers est «l’effet de rebondissement» par lequel, par exemple, on utilisera plus une voiture à faible consommation d’énergie.

On remarque d’ailleurs que le premier exemple s’interprète aussi en termes de coûts financiers: combien de billets TPG économisés en pédalant pour payer mon voyage Genève-Mahé? C’est seulement dans le cas de la voiture écolo, si le bilan financier du choix proclimat est négatif, que l’on a un choix militant convaincant. Et encore… si c’est au prix d’une luxueuse Tesla dont le bilan carbone final après construction, vente et utilisation est loin d’être clair, tandis que le bilan fanfaronnade du vaniteux conducteur n’est pas équivoque, le doute sur la motivation écolo est permis!

«Le bilan carbone est quantifiable en théorie, mais n’est, le plus souvent, mesurable qu’en rationalité très limitée»

Nos collègues soulignent, à juste titre, que la «rationalité limitée» de la comptabilité mentale devrait être utilisée (en fait elle l’est déjà!) pour l’action politique, en s’ajoutant aux mesures incitatives sur les coûts. L’utilisation de ce concept de rationalité limitée est cependant inquiétante car elle va jusqu’à conditionner des réflexes comportementaux en catégories simplistes de bien et de mal, comme dans tout système de croyances arbitraire. Et à «rationaliser» les slogans et les syllogismes simplistes les plus odieux, depuis «l’Etat c’est moi!» (donc le «tout ce qui est bon pour moi est bon pour l’Etat» repris par tous les dictateurs) jusqu’à «la drogue, c’est mal, tuons les dealers» qui autorise les policiers philippins à tuer arbitrairement n’importe qui soupçonné de l’être, en passant par «Dieu, parfait, a créé la Nature, donc la Nature est parfaite», et réciproquement, de l’évêque Paley. Ce dernier slogan a conduit les darwinistes sociaux et leurs émules néolibéraux à l’apologie de la compétition, de la prédation et des «lois du marché», supposées Naturelles.

En fait, pour qu’il y ait comptabilité, il faut prendre en compte une grandeur quantifiable et mesurable, ce qui est le cas de l’argent. Mais nos neurones ne prennent ce dernier comme seule unité qu’après un conditionnement qui suppose une adhésion béate au pire du capitalisme. Le bilan carbone est quantifiable en théorie, mais n’est, le plus souvent, mesurable qu’en rationalité très limitée. Il ne peut donc agir que très indirectement sur nos décisions. Car, en fin de compte, celles-ci relèvent de nos motivations primaires en termes de recherche du plaisir, d’évitement de la douleur et de fuite du stress lié à l’incapacité à décider.

La rationalité limitée mène le monde à travers les slogans simplistes des religions et idéologies totalitaires: en s’appuyant sur un arbitraire sanctifié (Dieu, la Nature avec une majuscule, les sorciers, le Marché…), on définit le vrai et le faux, et surtout le bien, source du plaisir, et le mal, que l’on doit détruire ou éviter. Peut-on imaginer une comptabilité mentale synthétique mesurant et équilibrant le plaisir et ses alternatives? Il faudrait d’abord les quantifier, puis les mesurer…
Vaste programme!

Notes   [ + ]

1. Dont je n’avais pas entendu parler, bien que «Nature» égale vérité scientifique, pour certains!

Dédé-la-Science, chroniqueur énervant.

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lundi 8 janvier 2018

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