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«Antoinette dans les Cévennes», une femme sur le sentier de l’émancipation

Les écrans au prisme du genre

Nous savions déjà que la comédienne Laure Calamy avait de la ressource, grâce entre autres à son personnage de secrétaire amoureuse de son patron dans Dix pour cent, la série phare de France 2, mais le film de Caroline Vignal nous offre un festival absolument jubilatoire. C’est peu de dire que l’actrice porte le film sur ses épaules! (des épaules et un corps épanouis qui transgressent agréablement les normes filiformes imposées aux actrices de cinéma). Le chemin qu’elle parcourt avec l’âne Patrick en traversant les Cévennes se révèle un parcours initiatique où la jeune institutrice amoureuse du père d’une de ses élèves va faire des expériences qui modifieront profondément son rapport au monde et aux autres.

Cette figure féminine est formidablement contemporaine: Antoinette adore son métier d’institutrice mais la performance qu’elle fait avec ses élèves pour la fête de fin d’année est tout sauf scolaire: habillée dans une robe du soir en lamé argent, entourée de sa classe qui l’accompagne en mimant la chanson d’amour, elle fait une déclaration à son amant qui fait partie du public, laissant l’assistance stupéfaite de son culot, mais ignorante bien sûr du destinataire.

Sa joie est bientôt douchée par l’annonce que lui fait Vladimir (Benjamin Lavernhe) que leur semaine en amoureux est annulée par le projet de sa femme, Eléonore, de faire une randonnée en famille dans les Cévennes avec un âne. Furieuse de ce lâchage, elle décide de lui emboîter le pas, sans avoir jamais fait de randonnée, qui plus est avec un âne.

Au lieu d’une comédie satirique (cf. Les Randonneurs, Philippe Harel, 1996), Caroline Vignal construit un film féministe, dans le sens où la protagoniste est toujours mise en capacité d’agir, y compris face aux éléments naturels récalcitrants ou face à son âne. On est constamment en empathie avec elle, même dans les moments les plus critiques, ce qui ne nous empêche pas de rire, mais jamais d’elle.

Tout le film parvient à maintenir ce registre jouissif, à travers ce personnage communicatif qui devient bientôt une légende sur le sentier rendu célèbre par Stevenson. Tou-te-s les ran-donneurs/euses ont entendu parler d’Antoinette, la jeune femme qui poursuit son amant en compagnie d’un âne, et les rencontres d’un soir dans les gîtes ou les refuges qui jalonnent le sentier de grande randonnée permettent de brosser une riche palette de personnages secondaires: une mention spéciale à Marie Rivière (la protagoniste mémorable du Rayon vert de Rohmer) qui dessine une randonneuse pleine d’empathie souriante pour Antoinette, empêchée discrètement mais efficacement par son mari (François Caron) de nouer des liens avec la jeune femme un peu trop hors normes…

Antoinette finit par rencontrer son amant en famille et là aussi, on sort des sentiers battus: l’épouse (formidable Olivia Côte, coautrice de la série courte Vous les femmes) se révèle d’une perspicacité et d’une lucidité que ni Antoinette ni le public n’avaient prévues. C’est finalement le mari-amant qui en sera pour ses frais.

L’âne Patrick devient peu à peu le partenaire d’Antoinette, lui permettant d’accéder à une relation apaisée avec le monde: d’abord exaspérée par cet animal qui lui résiste, elle l’apprivoise peu à peu. Une des scènes les plus hilarantes est le récit qu’elle lui fait de sa vie sentimentale agitée en marchant dans la lande cévenole, quand elle a compris qu’il a besoin qu’on lui parle pour avancer. En arrivant au bout de la randonnée, après une rencontre consolatrice avec de sympathiques motard-e-s, elle s’apprête à retrouver le monde «réel» quand elle se rend compte qu’elle n’a pas dit au revoir à Patrick, déjà reparti avec un autre randonneur pour faire le sentier en sens inverse.Les retrouvailles donnent lieu à une dernière scène jubilatoire que je ne divulgâcherai pas…

Si l’on ne peut s’empêcher de penser au film de Bresson Au hasard Balthazar (1966), c’est pour mesurer l’écart entre une vision noire de l’humanité où la femme comme l’âne ne peuvent être que des victimes et l’optimisme lucide de Caroline Vignal qui, sans esquiver les expériences difficiles que les femmes contemporaines ont à affronter, met en avant leurs ressources et les solidarités qu’elles savent créer.

Enfin, cette comédie féministe est aussi écologiste, en faisant la part belle aux relations avec la nature et les êtres vivants. Espérons que le sentier de Stevenson et les Cévennes ne deviendront pas un nouveau Saint-Trop à cause de l’enthousiasme communicatif d’Antoinette!

Geneviève Sellier est historienne du cinéma; www.genre-ecran.net

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mercredi 27 novembre 2019

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