Chroniques

Salaire minimum

Carnets paysans

Un ami, bon connaisseur des affaires agricoles françaises, me signale ce courrier de lectrice1Cf. C. Bocquet-Thonney, «Petits salaires», (courrier des lecteurs), Tribune de Genève, 2 septembre 2020. cueilli dans un quotidien de la place, dans lequel Mme Claude Bocquet-Thonney, viticultrice-encaveuse, se prononce sur la prochaine votation cantonale sur le salaire minimum. On y apprend que ce qui menace l’agriculture suisse aujourd’hui, ce ne sont ni les accords de libre-échange, ni la concentration du secteur de la grande distribution et des coopératives, ni le demi-siècle de politiques favorables à l’industrie agro-alimentaire. Non. Ce sont les salaires qui mettent «gravement en péril nos exploitations», souligne Mme Bocquet-Thonney. Accepter le salaire minimum, ce serait rien moins que planter un couteau dans le dos de la production locale, nous assure-t-elle.

L’argumentation que déploie Mme Bocquet-Thonney a déjà beaucoup servi. En 1981, face à l’initiative «Etre solidaires» proposant l’abolition du statut indigne des travailleuses et travailleurs saisonniers, les représentants de l’hôtellerie, de la construction et de l’agriculture ont bramé en chœur que ce serait la fin de tout. Claude Bocquet-Thonney s’inscrit ainsi dans une longue tradition réactionnaire qui consiste à rejeter la moindre avancée sociale (et environnementale – on entendra bientôt les mêmes scies au sujet des initiatives contre les pesticides) au nom de la préservation d’un tissu économique traditionnel et local.

Ce qui ne laisse pas d’étonner, c’est que celles et ceux qui prennent prétexte de l’agriculture de proximité pour maintenir les salaires misérables de leurs employées et employés2Lire ma chronique du 15 juillet «Travailleurs à la peine». sont les mêmes qui soutiennent sans faillir un libre-échangisme forcené. Car Mme Bocquet-Thonney est membre – et même élue au parlement cantonal genevois – du Parti démocrate-chrétien (PDC). Or, s’il fallait désigner la ministre dont la politique a été la plus dommageable à la perspective d’une agriculture locale, respectueuse des humains et de l’environnement, c’est à coup sûr Doris Leuthard, une autre membre du PDC, qu’il faudrait nommer.

Les 120’000 tonnes de produits de boulangerie surgelés importés en Suisse chaque année, tout comme la crise viticole actuelle, sont au nombre des conséquences directes de la politique agricole du PDC. Parmi les objectifs principaux de la mandature de Doris Leuthard au Conseil fédéral figure, en effet, l’introduction dans la législation suisse du principe dit du «cassis de Dijon», en vertu duquel pain et vin sont désormais traités comme n’importe quel produit industriel, empêchant tout contrôle des importations. Cette situation favorise – et c’était là le but recherché – la grande distribution et les transformateurs industriels. Ces derniers ont d’ailleurs récompensé Doris Leuthard à la hauteur du service rendu, puisqu’elle a été nommée le 28 mars 2019 au conseil d’administration de Coop et, dans la foulée, à celui du groupe Bell Food, filiale de Coop et leader de la filière viande industrielle en Europe.

A-t-on entendu Mme Bocquet-Thonney s’insurger contre le sacrifice des paysans consenti par son propre parti politique sur l’autel des besoins de l’industrie agro-alimentaire? Non, bien entendu. L’a-t-on entendue condamner les profits personnels que tire sa collègue de parti de la politique nuisible qu’elle a menée? Non plus. Pour sauver «nos exploitations», Mme Bocquet-Thonney préfère faire les poches de salariées et de salariés qui gagnent, à Genève, 16,90 francs de l’heure pour 45 heures de travail hebdomadaires, et leur refuser les 6,10 francs qui permettraient d’atteindre le salaire horaire minimum prévu par l’initiative.

Les belles déclarations des temps d’épidémie sur la revalorisation des métiers essentiels sont instantanément oubliées dès qu’on les confronte à la plus timide et à la plus raisonnable des revendications.

Notes   [ + ]

1. Cf. C. Bocquet-Thonney, «Petits salaires», (courrier des lecteurs), Tribune de Genève, 2 septembre 2020.
2. Lire ma chronique du 15 juillet «Travailleurs à la peine».

Notre chroniqueur est observateur du monde agricole.

Opinions Chroniques Frédéric Deshusses

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mercredi 9 octobre 2019

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