Suisse

Des multinationales suisses en zone arctique

UBS, Credit Suisse, Glencore, Gunvor financent ou participent à des projets miniers ou industriels dans le Grand-Nord en dépit des risques environnementaux parfois élevés de ces activités.
Multinationales suisses en zone arctique
La plate-forme pétrolière russe de Gazprom, qui avait fait l'objet d'une action de protestation de Greenpeace en 2012, témoigne des convoitises pour les ressources de l'Arctique. KEYSTONE
Environnement

Depuis son admission comme membre observateur au Conseil de l’Arctique en 2017, la Suisse est surtout présente dans le Grand-Nord pour son expertise scientifique. Mais sur le terrain de l’économie également, quelques grands groupes helvétiques s’intéressent de près à l’Arctique, tout en restant prudents dans leur communication à ce sujet.

Selon le rapport Banking on Climate Change publié en 2019 par plusieurs ONG, UBS et Credit Suisse auraient investi respectivement 304 et 147 millions de dollars entre 2016 et 2018 dans des entreprises pétrolières et gazières actives dans l’Arctique. Selon la Société pour les peuples menacés, Credit Suisse administrerait aussi 20,6% des actions de Nussir ASA, une société minière chargée de construire et d’exploiter deux mines de cuivre dans le Repparfjord, en Norvège.

Face aux récentes levées de boucliers des défenseurs du climat, les deux institutions bancaires ont annoncé un resserrement de leur politique dans le Grand-Nord. En mars dernier, UBS a notamment déclaré l’arrêt du financement de projets pétroliers offshore dans l’Arctique. «Mais cela n’implique pas forcément l’arrêt du financement de forages terrestres ainsi que d’autres secteurs d’activité dans l’Arctique», note cependant Mikaa Mered, professeur de géopolitique des pôles à l’Institut libre d’étude des relations internationales (ILERI) à Paris, et auteur de l’ouvrage Les Mondes polaires.

 

«Cela n’implique pas forcément l’arrêt du financement de forages terrestres» Mikaa Mered

Glencore rejeté

Le géant du négoce Glencore, basé à Zoug, est également présent en Arctique. Depuis 2013, il détient et exploite la mine Raglan, au nord du Québec, un élément clé des opérations de nickel de Glencore. Elle fournit le concentré qui alimente la fonderie de Sudbury en Ontario, puis la raffinerie de Nikkelverk, en Norvège. Afin de prolonger la durée de vie de la mine de plus de vingt ans, la multinationale a lancé le projet Sivumut, qui implique l’ouverture de deux nouvelles mines souterraines dans sa première phase. Elle assure avoir consenti d’importants investissements pour garantir l’implication des communautés locales et la durabilité du site.

Glencore est aussi impliqué dans le développement de la mine de zinc, plomb et germanium Citronen, située dans le nord du Groenland. Elle détient 5% du capital de la firme australienne Ironbark Zinc, en charge du développement du site. Un document récent d’Ironbark indique que 70% de la production à venir de Citronen a été prévendue à Glencore et à la société Nyrstar, détentrice de 10% du capital d’Ironbark. Contactée à ce sujet, la multinationale assure, par le biais d’un de ses porte-parole, qu’il s’agit pour l’instant d’un projet dormant, et qu’elle n’envisage pas de s’impliquer plus au Groenland ou en Arctique. En 2019, Glencore a pourtant essayé de récupérer un siège d’administrateur au conseil de direction d’Ironbark. Cette demande a cependant été refusée par cette société, qui détaille cette affaire dans son rapport d’activité 2019.

Transit maritime, de Lugano à l’océan Glacial

Le développement des routes maritimes arctiques est au centre des préoccupations des milieux industriels, politiques et militaires. Le passage du Nord-Est en particulier, le long des côtes arctiques norvégiennes et russes, est sur le point de devenir une route majeure de transport maritime, susceptible de réduire drastiquement les distances entre l’Europe et l’Asie. Basée à Lugano, la société Arctic Bulk a été pionnière dans la promotion et la facilitation du transport maritime par cette voie.

En 2010, Tschudi Shipping et Promintergroup, les deux sociétés mères d’Arctic Bulk, ont été à l’origine du premier consortium privé non russe à organiser la traversée totale du passage du Nord-Est depuis la Norvège jusqu’à la Chine. En 2012, Arctic Bulk a joué un rôle déterminant dans la réalisation du premier transport de GNL à destination de l’Asie via cette route. La société a également participé en 2018 à l’acheminement des deux premiers navires transporteurs de gaz depuis Yamal LNG vers l’Asie durant les mois d’hiver, sans recourir à l’intervention d’un brise-glace nucléaire pour ouvrir le passage.

«Un exploit technique qui montre que le passage du Nord-Est est praticable sans escorte jusqu’à la fin décembre, alimentant les espoirs d’une navigation jusqu’à 10 mois sur 12 dès 2025», souligne Mikaa Mered. MB

Vitol en échec

En outre, selon Reuters, Glencore a signé en mars 2020 un nouvel accord avec la société russe Rusal, premier producteur d’aluminium au monde. Il s’agirait d’un contrat à 16,3 milliards de dollars pour la fourniture de 6,9 millions de tonnes d’aluminium entre 2020-2024 dont une petite partie provient de la région du Grand-Nord russe de Kandalakcha.

Au moins deux autres sociétés de négoce de matières premières basées à Genève se sont intéressées au potentiel de l’Arctique. En avril 2019, Vitol a signé un protocole d’accords avec l’entreprise russe Novatek en vue de conclure un contrat annuel de fourniture d’un million de tonnes de gaz naturel liquéfié (GNL) provenant du projet Arctic LNG 2. Cette usine de liquéfaction de GNL est située sur la péninsule de Gydan, dans l’Arctique russe. Une fois construite, sa capacité de production pourrait atteindre 19,8 millions de tonnes de GNL par an, et ainsi conforter la position de la Russie comme nouveau poids lourd mondial de cette énergie. Joint au sujet de ce protocole d’accord avec Novatek, Vitol informe que ce dernier n’a «pas débouché sur un accord commercial tangible». La firme de trading n’a pas souhaité communiquer les raisons de cet arrêt. Elle assure n’avoir aujourd’hui plus «aucun projet ou investissement en Arctique».

Gunvor dans le gaz

Gunvor, pour sa part, a investi dans un autre projet de GNL arctique: l’emblématique Yamal LNG, également piloté par Novatek. «Ce projet, opérationnel depuis fin 2017, permet une souplesse de mise sur le marché inédite dans l’espace arctique pour du gaz, souligne Mikaa Mered. Il sert également de base de travail itérative pour les autres projets gaziers de Novatek dans la région.» Le cofondateur de Gunvor, le milliardaire russe Gennady Timchenko, est l’un des actionnaires majoritaires de Novatek, dont il est également membre du conseil de direction et du comité stratégique. La société de trading n’a pas souhaité détailler l’étendue de ses opérations avec Yamal LNG. Elle a simplement reconnu avoir un accord d’écoulement pour le gaz issu de ce terminal.

Entre recherche et diplomatie

La Suisse a une longue tradition en matière de recherche scientifique polaire. Elle fait valoir la proximité de l’étude des glaciers alpins avec l’Arctique et son climat. «Les scientifiques helvétiques sont aujourd’hui mondialement reconnus dans l’étude des neiges sur la banquise, l’observation des aérosols atmosphériques ou encore l’analyse des carottes glacières», souligne Basil Fahrländer, collaborateur scientifique au Swiss Polar Institute (SPI).

Ces dernières années, des universités et instituts de recherche suisses ont été impliqués dans des dizaines de projets scientifiques, dont des premières mondiales, comme MOSAiC, aujourd’hui ralenti à cause du Covid. Des chercheurs suisses devaient également réaliser la première circumnavigation du Groenland, entre août et septembre 2019 (projet GLACE). Mais le Danemark a posé son veto au dernier moment. Le SPI cherche actuellement des partenaires pour réactiver le projet.

La Suisse pourrait aussi avoir une carte à jouer dans le développement des petites plateformes scientifiques arctiques. Comme le relevait récemment Heidi.news, un nombre croissant d’initiatives existent dans ce domaine. Citons le Forel, un voilier consolidé que projette de faire construire la Swiss Polar Foundation. Ces plateformes ont pour intérêt de complémenter les recherches menées par les immenses brise-glaces, très coûteux et moins maniables. «Elles contribuent également à réduire l’empreinte carbone des expéditions de recherche polaires, une thématique au cœur des préoccupations des scientifiques suisses», note Basil Fahrländer.

En outre, la Confédération contribue depuis 2017 aux travaux du Conseil de l’Arctique. Elle prépare actuellement la publication d’un «Livre blanc» sur les questions polaires. Ces initiatives s’inscrivent pleinement dans la diplomatie scientifique portée par la Confédération. «La science permet d’éclairer la prise de décision et d’appuyer le travail diplomatique dans une région touchée par de considérables changements. La diplomatie contribue en retour au soutien et à la valorisation de la recherche scientifique suisse», indique Pierre-Alain Eltschinger, porte-parole du Département fédéral des affaires étrangères. MB


Rectificatif: Gunvor n’a pas investi

A la suite de la publication de cet article, Gunvor tient à clarifier le point suivant qui pouvait prêter à confusion : la société de trading n’a pas investi financièrement dans le projet Yamal LNG, ni dans aucune autre opération ou activité en Arctique. Mais elle a bien conclu un accord d’écoulement (offtake agree-ment) pour le gaz issu du terminal de Yamal LNG, comme écrit dans l’article ci-dessus. CO

 

Cet article est paru dans La Liberté.

Article mis à jour me 14/10/20 à 11h15

Suisse Martin Bernard Environnement Économie Multinationale Banques suisses Forages Arctique Pétrole

Connexion