Scène

Petits tracas au seuil de l’apocalypse

Avec Du ciel tombaient les animaux, le directeur de l’Orangerie, Andrea Novicov, propose un spectacle en plein dans l’actualité.
Petits tracas au seuil de l’apocalypse 1
L’autrice britannique Caryl Churchill donne la parole à des femmes ­septuagénaires trop souvent ignorées. DOROTHEE THEBERT FILLIGER
Théâtre

A ce qui semble être l’heure du thé, trois voisines s’occupent tranquillement sur la terrasse d’un jardin, aux sons de tubes des années 1970. Des échanges de ragots et de banalités autour de la famille et de l’évolution du quartier régissent les conversations. Les ayant observées à travers l’entrebâillement d’une porte, une nouvelle arrivante un peu étrange se joint à la joyeuse compagnie. Tout est mis en place pour faire croire à un scénario léger à la Desperate Housewives quand soudain, la face sombre du monde se révèle.

Dans son texte Du ciel tombaient les animaux, l’autrice britannique Caryl Churchill, 81 ans, donne la parole à des femmes septuagénaires trop souvent ignorées. Celles qui, avec la pandémie, ont encore moins eu le droit de s’exprimer, forcées de se cloîtrer chez elles. Car si elle a été écrite il y a quatre ans, la pièce possède une résonance d’autant plus forte dans le contexte actuel.

Au fil des discussions futiles surgissent des fragments de vie ­douloureux, dans lesquels se cachent l’assassinat d’un mari violent, une crainte insoutenable des chats et une anxiété paralysante face au monde extérieur. Les quatre comédiennes dirigées par Andrea Novicov portent avec panache les rôles à la fois touchants et comiques exigés par la plume grinçante de Caryl Churchill.

Toutes âgées de plus de 70 ans, Mercedes Brawand, Josette Chanel et Anne-Marie Yerly représentent cette génération tenue responsable de tous les maux de la planète, à la fois naïve et spectatrice impuissante du désordre qu’elle a en partie créé. Face à ces femmes pleines de vie, Yvette Théraulaz, alias Mrs Jarrett, vêtue et maquillée en noir telle un ange de la mort, décrit un monde apocalyptique dans lequel des smartphones sont distribués lors des pénuries de nourriture pour que ceux qui meurent de faim puissent regarder les gens cuisiner. Une critique acerbe de la ­société de consommation, qui offre le récit d’une société tragiquement plausible.

Balançant constamment entre différentes temporalités, le spectacle trouve un juste équilibre entre le rire et la réflexion, entre la légèreté et le chaos. Une fenêtre sur des existences mêlant tracas quotidiens et traumatismes profonds au sein d’un monde qui s’effondre. En n’oubliant jamais d’y intégrer des touches d’humour, la dramaturge réussit à dépeindre à la perfection cette dualité qui ­cohabite en chacun de nous. Comment gérer ses petits tourments personnels tandis que le monde part en fumée?

Jusqu’au 19 août, ma-ve-di à 19h30 et me-je à 20h30, Théâtre de l’Orangerie, 66b quai Gustave Ador, Genève. Réservations: www.theatreorangerie.ch

Culture Scène Judith Marchal Théâtre

Connexion