Chroniques

Un ambigu «Eté 85»

Les écrans au prisme du genre

Comme André Téchiné qui avait attendu vingt-cinq ans de carrière et douze films pour raconter ses premiers émois homosexuels dans Les Roseaux sauvages, sorti en 1994, François Ozon, qui appartient pourtant à la génération suivante, nettement moins en butte à l’homophobie, a attendu vingt-deux ans et dix-huit films pour proposer le même type de récit, qui n’est pas directement autobiographique, puisqu’Eté 85 se présente comme l’adaptation du roman d’Aidan Chambers, Dance on My Grave (publié en 1982). La critique française, qui a rarement un regard critique sur les films d’Ozon, est cette fois-ci plus tiède. Le Figaro titre sa revue de presse du film: «Bouleversant ou peu rafraîchissant, la critique passe un Eté 85 en demi-teinte».

La dimension autobiographique semble forte: «François Ozon confie avoir lu le roman de Chambers à l’âge de 17 ans, et «adoré» au point d’envisager d’en faire l’adaptation pour son premier long-métrage, si d’aventure il se lançait dans le cinéma.» Une voix off, celle du protagoniste principal, raconte l’histoire qui se passe, comme le titre l’indique, à l’été 1985, quand le narrateur a plus ou moins l’âge du cinéaste, né en 1967. Situé dans la petite ville balnéaire du Tréport, le film raconte la rencontre du narrateur, le jeune lycéen Alexis, âgé de 16 ans, avec David, de quelques années plus âgé. Le récit est rythmé par de fréquents allers et retours entre le présent d’une enquête policière et judiciaire autour du suicide de David (on comprendra plus tard qu’Alexis s’est rendu coupable de «profaner» sa tombe), et le passé proche de leur rencontre. Cette rencontre, à la faveur du naufrage du petit voilier sur lequel s’est aventuré Alexis un jour d’orage, a tout d’un miracle: David surgit avec son propre voilier, le ramène à bon port, l’emmène chez lui pour le sécher, le réchauffer, le nourrir, avec la complicité de sa mère (Valeria Bruni-Tedeschi).

Le charme irrésistible de David (Benjamin Voisin) – bouche sensuelle, sourire éclatant, chemisette sans manches largement ouverte sur un torse d’éphèbe, jean serré, moto étincelante qui roule à tombeau ouvert – ne tarde pas à vaincre la timidité d’Alexis (Félix Lefebvre), d’abord incrédule puis ébloui par l’intérêt que lui porte son aîné. Après l’éblouissement de leur première nuit, David lui fait promettre que celui qui survivra à l’autre ira danser sur sa tombe. Leur rencontre amoureuse va pourtant tourner très vite au vinaigre, quand David entreprend de séduire sous les yeux d’Alexis sa jeune amie anglaise. Ils ont une explication orageuse où David apparaît comme un redoutable don juan, toujours en quête de nouvelles conquêtes par peur de s’ennuyer.

Affreusement blessé, Alexis rompt et se réfugie chez ses parents (Isabelle Nanty incarne sa mère). Il apprend un peu plus tard que David a eu un accident mortel à moto et a laissé une lettre exprimant son désespoir de la rupture avec Alexis. Banni par la mère de David, Alexis tente d’accomplir la promesse qu’il a faite à son amant, seul moyen de supporter sa culpabilité. Il sera arrêté en train de piétiner en dansant la terre encore fraîche de la tombe de David. Mais David est juif, ce qui aggrave le délit d’un soupçon d’antisémitisme. Alexis s’enferme dans le silence et n’en sortira que grâce à l’aide de son professeur de français (Melvil Poupaud) qui a remarqué son talent et l’incite à écrire son histoire.

On est un peu étonné-e que François Ozon, qui a rendu publique son homosexualité depuis longtemps, choisisse de raconter cette histoire où l’initiateur apparaît sous des dehors quelque peu diaboliques. Alors que le jeune Alexis est «normalement» attiré par les filles (c’est lui qui amorce d’abord un flirt avec la jeune Anglaise), il en est «détourné» par ce «sauveur» beaucoup trop avenant pour être honnête. Et la promesse que David impose à Alexis au lendemain de leur nuit d’amour, paraît aussi incongrue qu’abusive. De plus, la judéité de David est assez improbable dans la petite ville du Tréport où sa mère tient un magasin d’articles de mer, et brouille encore un peu plus le message. On ne peut s’empêcher de trouver regrettables les connotations perverses associées à ce personnage de séducteur compulsif. De plus, la mère de David, incarnée par Valeria Bruni-Tedeschi, manifeste une complaisance vis-à-vis de son fils qui met mal à l’aise: la façon dont elle accueille Alexis, sa dernière conquête, les soins dont elle l’entoure, les remarques qu’elle fait sur son anatomie intime, font penser au comportement d’une mère maquerelle en train d’attirer une nouvelle recrue. Enfin, le suicide à moto de David est complètement incohérent avec son comportement dans les scènes précédentes où il signifie clairement à Alexis que leur histoire est terminée.

Fallait-il vraiment attendre si longtemps pour faire un film si ambigu?

Notre chroniqueuse est historienne du cinéma, www.genre-ecran.net

Lire également la critique d’Olivier Wyser dans notre édition du 24 juillet.

Opinions Chroniques Geneviève Sellier

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mercredi 27 novembre 2019

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