Suisse

Des marges difficiles à avaler

Le recours à l’application Too Good To Go pour écouler les produits invendus ne fait pas l’unanimité.
Des marges difficiles à avaler
Même s'ils ne récoltent que les miettes des revenus ainsi générés, les restaurants peuvent difficilement se passer de l'application Too Good To Go. DR
Gaspillage alimentaire

Le soleil se couche, c’est l’heure de fermeture du restaurant. En verrouillant la porte derrière elle, la serveuse serre sous son bras un sac rempli de victuailles. Ce soir encore, ce bistrot lausannois un peu branché, qui se targue de proposer une cuisine européenne typique à partir de produits frais et locaux, préférera gâter ses employés plutôt que les utilisateurs de l’application Too Good To Go, en dépit de l’autocollant affiché sur la porte qui atteste du partenariat.

«Je propose au maximum un panier par semaine sur cette plateforme», estime la patronne Sandrine*, qui a requis l’anonymat. «J’essaie de l’utiliser le moins possible, mes produits sont trop chers, ça ne vaut pas la peine.»

Beurre dans les épinards

Les utilisateurs de l’application danoise Too Good To Go, introduite en Suisse à l’été 2018, peuvent s’inscrire à l’avance pour récupérer, réunis dans un «panier», les invendus des divers commerces partenaires: fleuristes, boulangeries, hôtels, restaurants, supermarchés, etc. Chez Sandrine, il est ainsi possible d’obtenir pour 6,90 francs un menu qui valait à l’origine 21 francs. «Mais ils prennent une grosse commission», regrette la restauratrice, qui reproche à la société de chercher à «mettre du beurre dans ses épinards» sur le dos de ses partenaires.

La jeune femme se plaint aussi d’une mauvaise communication: «Leurs représentants sont venus dans mon restaurant et m’ont dit littéralement que ça ne me coûterait rien, se souvient-elle. Quelle ne fut pas ma surprise en découvrant ainsi sur la première facture qu’ils empochaient 40% du montant!»

Appli trop gourmande

Un pourcentage qui correspond au forfait de 2,90 francs prélevé par Too Good To Go sur chaque panier écoulé en Suisse. Pour Zoé*, tenancière d’un autre café-restaurant de la capitale vaudoise, c’est également trop élevé: «J’imagine qu’avec l’informatique qu’il y a derrière, tout devrait être automatisé, et leurs frais réduits.» Si elle s’estime tout de même satisfaite du partenariat, qu’elle voit comme «un acte citoyen pour éviter le gaspillage», elle dénonce aussi un manque de transparence: «Les clients ignorent que l’application intercepte presque la moitié de ce qu’ils paient, alors on discute, et je leur explique que, pour moi, ça ne couvre même pas les frais d’achat», s’irrite la restauratrice.

En Chiffres

En Suisse

2809 partenaires

905’079 utilisateurs inscrits

21 employés

1’425’240 paniers sauvés

En Europe

Actif dans 14 pays

Compte plus de 600 employés

Et plus de 48’000 partenaires

Des doléances qui étonnent les intéressés: «C’est surprenant, avoue Damien Pochon, porte-parole suisse de Too Good To Go, car nous faisons un vrai suivi de nos partenaires pour connaître leurs éventuels problèmes.» Interrogé sur les factures empilées en coulisses, il explique que la commission permet de rémunérer les 21 salariés de la filiale suisse, de payer les frais relatifs à la gestion et, «surtout», précise-t-il, d’investir dans la lutte contre le gaspillage alimentaire.

La société, qui compte 600 employés à travers l’Europe et qui s’apprête à s’attaquer au marché américain, a en effet à cœur de se présenter comme un «mouvement» plutôt que comme une entreprise traditionnelle. «Too Good To Go a un impact social et solidaire. Notre mission est de débarrasser le monde du gaspillage alimentaire», se félicite Alina Swirski, responsable de Too Good To Go en Suisse.

“Notre mission est de débarrasser le monde du gaspillage alimentaire” Alina Swirski

Et de mentionner, pour illustrer ses propos, le label «Souvent bon après», lancé en Suisse en octobre 2019. La société invite par là les producteurs à rajouter sur l’étiquette de leurs produits la mention «Souvent bon après» aux côtés du traditionnel «A consommer de préférence avant le». Le but: encourager les consommateurs à se fier à leurs sens afin de déterminer la comestibilité d’un produit, et éviter le gaspillage de denrées qui seraient encore propres à la consommation. Emmi, Nestlé, Alnatura ou encore Lidl sont autant de marques qui se sont jointes à l’initiative.

Damien Pochon insiste: les retours des commerçants partenaires sont majoritairement positifs. «Ils font des économies sur la gestion de leurs déchets, ils peuvent toucher une nouvelle clientèle et mettre en avant leur engagement pour la planète», énumère le porte-parole. Pour Sandrine, ces arguments ne l’emportent pas face au coût de ses produits, mais elle relève la prolifération de boulangeries sur la plate-forme: «Avec les pâtisseries et les viennoiseries, l’impératif de fraîcheur leur imposerait des pertes sèches à la fin de la journée.»

Boulangers contents

Fleur de Pains abonde dans le même sens. Contactée, la chaîne, qui regroupe 26 boulangeries dans le canton de Vaud, affirme ne plus avoir à jeter une seule denrée alimentaire depuis octobre 2019. Cet exploit, affirme l’entreprise, elle le doit à sa collaboration avec Too Good To Go, Äss-Bar (une chaîne de magasins spécialisés dans la revente d’invendus, ndlr) et l’organisation Caritas, son partenaire historique. Pour Fleur de Pains, l’application danoise n’apparaît ainsi pas comme l’unique alternative à la benne à ordures. LA LIBERTÉ

* Nom connu de la rédaction

 

Cet article est paru dans La Liberté.

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