Chroniques

Manifeste 2020

A rebrousse-poil

Vous en souvenez-vous? Sidérés, on avait peur! Peur d’être frappé par le coronavirus, de se retrouver à la porte d’un hôpital surchargé, de voir ceux que nous aimions mourir au loin dans de terribles souffrances. A ce sentiment s’ajoutait l’angoisse: y aurait-il demain à manger pour tous dans les magasins, le monde arrêté n’allait-il pas s’effondrer, combien de temps ce cauchemar allait-il durer?

A peine trois mois se sont écoulés. Loin dans la brume maintenant les longues heures de solitude, la séparation, le confinement, les frontières fermées. Oubliés les applaudissements chaque soir pour le personnel médical, les vendeuses, les chauffeurs, pour tous ceux qui risquaient leur vie afin que la nôtre puisse continuer. Mémoire courte, ou sélective.

Une chose, pourtant, était sûre: il y aurait un après. Et cet après serait radicalement différent du monde d’avant! On n’allait tout de même pas être bête au point de reproduire ce qui nous avait précipités dans ce gouffre!

Confiné dans son canton de Neuchâtel, Nago Humbert prenait, tous les deux ou trois jours, des nouvelles de celles et ceux qu’il appelait avec amusement «ses personnes à risque». Ayant de loin dépassé les 65 ans, j’en faisais partie:

– Ça va? Tu as de la fièvre? Tu tousses?

C’est au cours d’un de ces appels que nous avons convenu que, pour éviter absolument un retour à l’a-normal, nous devions apporter notre pierre à la construction de cet après.

Tout s’est fait peu à peu, par tâtonnements, dans l’urgence. Ayant dans un coin de la tête Les jours heureux, le programme de la Résistance française, nous avons imaginé contacter quelques amies et amis, pour élaborer un projet allant dans le même sens. En plus modeste, évidemment.

Nous avons alors connu des moments de grand bonheur, quand telle personnalité adhérait avec enthousiasme à la petite équipe qui se constituait au jour le jour. Nous sommes passés aussi par des phases de découragement, nous demandant: «Qui sommes-nous pour prendre la parole, tout cela n’a-t-il pas déjà été dit, à quoi ça sert?…» Une nuit que ces idées sombres me tenaient éveillé, il m’est apparu comme une évidence:

– Il y a deux solutions: ou céder au désespoir et regarder, bras ballants, un monde s’effondrer; ou tenter, avec nos possibilités, d’en bâtir un meilleur.

Aujourd’hui, le résultat est là: notre Manifeste 2020, que l’on peut découvrir sur le net1www.manifeste2020.ch/, où 18 personnes tracent des pistes vers demain, chacune dans son domaine. Rejoignant d’autres belles initiatives, comme par exemple l’Appel du 4 mai, nous plantons notre jalon, sans prétendre apporter seuls la solution ou détenir l’unique vérité.

«Adieu vieux monde!», s’y écrie joyeusement Ana Ziegler, la plus jeune d’entre nous, membre de Grève pour le climat. Liliane Christinat, travailleuse sociale, fait remarquer que: «si on peut se coordonner pour une pandémie, on devrait pouvoir le faire pour d’autres choses plus graves qui ne cessent de nous heurter, de nous hanter». Amanda Ioset, secrétaire générale de Solidarité sans frontières, demande qu’on participe «immédiatement à l’évacuation des camps des îles grecques en accueillant les réfugiés qui s’y trouvent». Jean Ziegler rappelle que «le capitalisme tue», tandis que Jacques Dubochet, prix Nobel, lance plus qu’un cri d’alarme: «en continuant sur cette lancée, nous aurons une augmentation de température de plus de 8°C à la fin du siècle. Cela est impensable. Notre civilisation se sera écroulée bien avant». Et au chapitre de l’aide au développement, nous demandons que la Confédération y consacre «au minimum le 0,7% du PNB».

Syndicalistes homme ou femmes, économiste, philosophe, médecin, écologiste, nutritionniste, dont on découvrira les noms au fil des pages du site www.manifeste2020.ch, chacune et chacun apporte sa goutte d’eau pour tenter de conjurer l’incendie qui menace de renaître.

A l’heure où tout semble reparti comme en 2019 et peut-être en pire; à l’heure où le gouvernement persiste à vouloir acheter d’inutiles avions de combat ou envisage d’offrir aux multinationales une partie de l’argent destiné à l’aide au développement; à l’heure où ces mêmes entreprises prédatrices mettent toute leur puissance financière pour combattre la nécessaire et admirable «initiative pour des multinationales responsables»; à l’heure où le constat est que la société n’a rien compris, rien appris, ce Manifeste 2020 est notre façon de taper du poing sur la table, de dire qu’il est absolument urgent et vital de changer de cap.

Qui nous entendra?

Notes   [ + ]

1. www.manifeste2020.ch/

www.michelbuhler.com

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