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«Unorthodox»: l’oppression patriarcale dans sa version juive orthodoxe

Les écrans au prisme du genre

Mini-série allemande créée par Anna Winger et Alexa Karolinski (quatre épisodes de 55 minutes) diffusée sur Netflix, Unorthodox est l’adaptation de l’ouvrage autobiographique éponyme écrit par Deborah Feldman. La série raconte l’émancipation d’une jeune New-Yorkaise qui décide de fuir le milieu juif ultra-orthodoxe dans lequel elle a été élevée et mariée. La narration tisse le présent de sa fuite à Berlin et le passé récent de ses fiançailles et de son mariage dans le quartier de Williamsburg, à New York, où l’on ne parle que yiddish: le mode de vie totalement contraint des femmes est décrit par le menu. A peu près tout leur est interdit, à part se préparer au mariage et à faire des enfants (de préférence un par an). Pendant que les femmes élèvent les enfants, les hommes lisent les textes sacrés en se balançant d’avant en arrière – la Torah est interdite aux femmes, de même que la musique ou toute autre forme de culture.

A travers les souvenirs d’Esther, nous suivons les étapes du choix de l’époux par la marieuse, les conciliabules entre les deux familles, la très brève rencontre entre les deux fiancés, le mariage, où les hommes et les femmes chantent et dansent chacun-e de leur côté, puis le rasage de la tête sous le regard tétanisé des adolescentes de la famille, et la préparation au coït (impossible de nommer autrement cet accouplement dépourvu de la moindre tendresse) par une femme de la tribu. C’est aussi une femme qui lui apprendra à se laver après ses règles pour redevenir «pure». Et c’est encore une femme qui lui donnera des conseils pratiques pour surmonter son «vaginisme», qui rend horriblement douloureuses les tentatives de pénétration du mari.

En effet, le coït se passe mal pour Esther, comme la cohabitation avec sa belle-famille: elle n’est pas tout à fait dans la norme de son milieu, puisque sa mère l’a abandonnée (c’est du moins ce qu’on lui a raconté) et qu’elle a été élevée par sa grand-mère paternelle et sa tante. Son père est un ivrogne dont la communauté s’efforce de cacher les écarts. Quant à son jeune mari, il semble sous l’emprise totale de sa mère et bien incapable de comprendre les difficultés de sa femme.

Pourtant, Esther a réussi à préserver clandestinement un quant-à-soi, où elle fait de la musique (du piano virtuel, semble-t-il) grâce à une professeure «goy» qui lui donne des leçons en échange de son loyer.

A travers les souvenirs d’Esther, le regard sur cette communauté évite la caricature. Pour ces juifs hassidiques, la Shoah serait la réponse de Dieu face à l’émergence des premiers mouvements sionistes du début du XXe siècle. «J’ai grandi avec une idéologie fondée sur l’Holocauste. Tout en découlait et tout pouvait y être ramené», explique Deborah Feldman. «A l’école, nous apprenions que Dieu envoya Hitler pour punir l’assimilation croissante des juifs. Afin d’éviter qu’un événement similaire ne se reproduise, nous devons vivre en juifs modèles, comme dans le passé, en retrait de la société.» On comprend que ceux et celles qui ont été élevés dans ce milieu totalement fermé, perçoivent le monde extérieur comme une menace.

Mais cette communauté patriarcale au dernier degré n’admet pas la moindre autonomie, en particulier de la part des femmes; en revanche, quand le rabbin décide de «récupérer» la fugueuse dont ils viennent de découvrir qu’elle est (enfin) enceinte, il envoie à Berlin, en même temps que le mari, un homme visiblement peu recommandable capable d’employer la force. Esther a choisi Berlin parce que c’est là qu’habite sa mère, qui s’est elle-même enfuie quand Esther avait 3 ans, et qui lui a laissé des documents lui permettant de se faire faire en cachette un passeport allemand et de fuir.

En revanche, les séquences au présent de l’arrivée d’Esther à Berlin et ses rencontres avec un groupe de jeunes musiciens classiques relèvent d’une fiction optimiste peu réaliste. En effet Deborah Feldman, elle, a trouvé son salut par et dans la littérature, celle qu’elle lisait en cachette avec la complicité de sa grand-mère (en particulier Les Quatre Filles du docteur March), et celle qu’elle a pratiquée ensuite pour s’émanciper de son milieu en rendant publique son histoire – son récit est un best-seller. Certes, la littérature est moins spectaculaire que la musique, mais plus vraisemblable dans le contexte. Dans ce milieu où la surveillance de chacune est la règle, on voit mal comment elle pouvait pratiquer une activité aussi bruyante que le chant ou le piano. Sa performance finale (on ne divulgâchera pas) est totalement invraisemblable…

Malgré ces faiblesses, la série vaut d’abord pour cette description sans concession d’un milieu intégriste juif que bien peu d’entre nous connaissent parce qu’on y pratique une fermeture complète avec le monde extérieur (ni télé, ni radio, ni internet).

Notre chroniqueuse est historienne du cinéma, www.genre-ecran.net

Opinions Chroniques Geneviève Sellier

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mercredi 27 novembre 2019

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