Suisse

Espionnage de masse via la Suisse

Américains et Allemands auraient épié des dizaines d’autres pays grâce à des complicités suisses.
Espionnage de masse via la Suisse 1
Le siège du fabricant de dispositifs de cryptage Crypto, à Steinhausen, dans le canton de Zoug. KEYSTONE
Espionnage

 Des milliers de documents interceptés, plus de cent pays espionnés, le tout depuis 1945 environ: l’Opération Rubicon a tout de la fiction cinématographique. Mais elle est bien réelle, et elle passe par la Suisse. Des décennies durant, les services de renseignements américains (CIA) et allemands (BND) ont épié les communications de dizaines d’Etats étrangers.

Pour ce faire, ils auraient usé de technologies de chiffrage produites par l’entreprise Crypto AG. Etablie à Zoug, et régulièrement suspectée dans le passé, la société avait toujours formellement démenti.

Ce n’est pas tout. Des autorités suisses auraient été au courant et auraient laissé faire. Dans ce cas-ci, il s’agirait des ancêtres du Service de renseignement de la Confédération et de la Police judiciaire fédérale. C’est ce que révèlent des journalistes d’investigation de la télévision alémanique SRF (émission Rundschau), de la télévision allemande ZDF et du Washington Post.

Enquête ouverte

Mis au parfum par les travaux des médias, le Conseil fédéral a réagi. Le 15 janvier dernier, il décidait d’ouvrir une enquête, nous indique le Département fédéral de la défense (DDPS). Effectuées par l’ancien juge fédéral Niklaus Oberholzer et l’étude d’avocats Kellerhals-Carrard, ces investigations devront «clarifier les faits et en rendre compte au Département fédéral de la défense jusqu’à fin juin 2020». Pour l’instant, une mesure a été prise: en décembre dernier, le ministre de l’Economie Guy Parmelin a suspendu l’autorisation d’exportation de Crypto AG, relève l’agence de presse Keystone-ATS.

L’affaire occupe la ministre de la Défense, Viola Amherd, depuis l’été dernier. Comme le narre sa porte-parole Carolina Bohren, «le 19 août 2019, le Service de renseignement de la Confédération (SRC) a signalé pour la première fois à la cheffe du DDPS, la conseillère fédérale Viola Amherd, l’existence de rumeurs concernant l’entreprise Crypto SA. Après des recherches plus approfondies, des renseignements détaillés sur le cas ont été fournis à Mme Amherd, qui a informé les autres membres du Conseil fédéral lors de la séance du 5 novembre 2019. Par la suite, soit le 12 novembre 2019, le DDPS a avisé la délégation des Commissions de gestion – la haute surveillance parlementaire, ndlr – ainsi que l’Autorité de surveillance indépendante – surveillant du SRC, ndlr».

Le renseignement allemand BND aurait quitté l’opération en 1993. Mais les Etats-Unis ont prolongé les écoutes jusqu’en 2018 au moins, affirment les médias SRF, ZDF et Washington Post, se fondant sur un document de quelque 280 pages.

On se renvoie la balle

Contacté, le Service de renseignement de la Confédération nous fait savoir qu’il «travaille dans le strict respect du cadre légal. Il est contrôlé par plusieurs autorités politiques et indépendantes. Il ne s’exprime sur ses activités opérationnelles qu’auprès de la cheffe du Département fédéral de la défense et de ses organes de surveillance.» En outre, le SRC n’existe sous sa forme actuelle que depuis 2010. Il «ne commente pas les décisions ni les activités des services de renseignement qui l’ont historiquement précédé», transmet sa cheffe de la communication Isabelle Graber.

On n’en apprendra pas davantage du côté de la Police judiciaire fédérale, et de son autorité de tutelle, l’Office fédéral de la police (fedpol). Porte-parole de fedpol, Thomas Dayer explique que l’unité citée par les médias, soit le Service d’analyse et de prévention, «a été transféré de fedpol au Département fédéral de la défense» à la fin 2008. Il a ensuite été intégré au Service de renseignement de la Confédération (SRC), et ne relève donc plus de la compétence de fedpol.

Deux compagnies

Que dit l’entreprise zougoise Crypto AG, au cœur de l’affaire? C’est sa «successeure», la société Crypto International qui nous répond. Explication: Crypto International «a acquis en 2018 le nom et d’autres actifs de Crypto AG. Crypto International est détenue à 100% par un ressortissant suédois, Andreas Linde. Nous n’avons aucune connexion avec la CIA ou le BND, et n’en avons jamais eue».

Et de poursuivre: «Bien qu’elles portent des noms similaires, Crypto International et Crypto AG sont deux compagnies complètement distinctes et n’ayant aucun lien. Nous (Crypto International) sommes une société complètement différente avec propriétaire différent, une direction différente et une stratégie différente.» LA LIBERTÉ

Trois questions à Stéphane KocH

Espionnage de masse via la Suisse
Stéphane Koch, vice-président d’Immuniweb SA

A quel point ces révélations sont-elles dommageables pour la Suisse?

Cette affaire d’espionnage est d’une ampleur considérable si elle est avérée. Notre pays aurait utilisé et indirectement validé une technologie de chiffrement censée être irréprochable, mais qui dans les faits n’était pas fiable. Pour l’image de la Suisse qui mène une politique des bons offices et qui est négociatrice diplomatique, les risques sur sa réputation sont considérables. Que vont se dire les Iraniens?

Quels types d’informations ont pu être espionnés?

Toutes sortes d’informations extrêmement sensibles et stratégiques que s’échangeaient en toute confiance les pays utilisant ce système de chiffrement. Ce cas est emblématique d’un problème plus global. Aujourd’hui, certains gouvernements, par choix stratégique, ne divulguent pas au public certaines des failles de sécurité majeures qu’ils seraient parvenus à identifier. Le problème de garder ce genre d’information secrète est que ces mêmes failles pourraient aussi être connues de groupes ou d’Etats tiers, et donc représenter un risque pour l’économie si l’on vient à les utiliser contre des entreprises ou des infrastructures d’un pays «ami»… C’est une culture du secret à double tranchant.

Ces informations peuvent-elles avoir été transmises à d’autres gouvernements?

Potentiellement oui. Les Etats-Unis sont membres des Five Eyes qui regroupent aussi la Grande-Bretagne, le Canada, la Nouvelle-Zélande et l’Australie. C’est une relation d’agences de renseignement qui partagent de manière privilégiée des informations entre elles. THIERRY JACOLET

 

 

Cet article est paru dans La Liberté.

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