Suisse

La complexe équation frontalière

Pression sur les salaires, filières de recrutement: les travailleurs français sont souvent pointés du doigt.
La peur du frontalier
Les bateaux de la Compagnie générale de navigation sur le Léman (CGN) transportent quotidiennement des milliers de frontaliers vers Lausanne et Nyon. KEYSTONE
Marché de l'emploi

«Je te propose ce salaire, c’est toujours mieux que ce que tu peux gagner en France.» C’est l’offre reçue par Sophie*, frontalière française résidant en Haute-Savoie et travaillant dans une organisation internationale à Genève. «Une collègue suisse m’a par la suite clairement signifié que ce salaire est inférieur à ce qu’il devrait être, explique-t-elle. Mais j’avais besoin de cet emploi qui, en plus, correspondait à un poste de rêve. J’ai donc accepté. Je suis consciente qu’un tel salaire constitue une forme de concurrence déloyale et cela me met mal à l’aise.»

En chiffres

1 sur 9  C’est la part approximative des frontaliers dans le canton de Neuchâtel ces dernières années (tendance en légère hausse) par rapport au nombre total des emplois.

85’000  Il s’agit du nombre de frontaliers dans le canton de Genève en 2019, soit près d’un salarié sur quatre.

6,8  En %, telle était la part des frontaliers dans le canton de Vaud en 2017, par rapport au nombre total des emplois.

L’expérience de Sophie est-elle emblématique? «Etablir les cas de dumping salarial est complexe», regrette Yves Defferrard, secrétaire régional du syndicat Unia Vaud. «Dans notre canton, une commission tripartite doit prouver que les niveaux de salaire sont abusifs de manière répétitive. Et même si un cas de dumping est constaté, les mesures coercitives sont insuffisantes.»

En l’absence de données chiffrées, l’attention accordée par les syndicats à la sous-enchère salariale laisse supposer un risque bien réel. Ainsi, Unia Genève insiste sur la nécessité de protéger tous les travailleurs. «Nous incitons les frontaliers à ne pas accepter des salaires trop bas, afin de ne pas favoriser une spirale à la baisse», insiste Alessandro Pelizzari, secrétaire régional. «Nous luttons quotidiennement contre les employeurs pratiquant le dumping.»

Dumping de la formation

Le syndicat genevois peut compter sur un allié du côté français. Le Groupement transfrontalier européen organise régulièrement des séances d’information. «Nous sensibilisons les candidats frontaliers pour qu’ils se positionnent correctement lorsqu’ils négocient leur salaire», indique Gabriella Taricone, responsable du Service de l’emploi. «Nous rappelons qu’accepter un bas revenu contribue aux tensions transfrontalières et à une pression généralisée sur les salaires.»

Laurent Paoliello, directeur de la communication du Département de la sécurité, de l’emploi et de la santé du canton de Genève, rappelle que «payer un collaborateur au salaire minimal prévu par la CCT ou par un contrat-type ne relève pas du dumping salarial qui, lui, est un acte illégal». Il pointe en revanche d’autres problèmes: l’engagement de frontaliers non formés à la place de personnes formées et résidant en Suisse ou celui de frontaliers surqualifiés à des postes qui pourraient revenir à des résidents en Suisse ayant les qualifications adéquates. «On pourrait parler de dumping de la formation», estime le responsable. Et de tacler au passage les syndicats, «peu regardants face à ce phénomène, car ils comptent de nombreux frontaliers dans leurs rangs».

Que fait alors le canton? «Lorsque l’Etat engage des collaborateurs, il privilégie à compétence égale ses résidents, répond Laurent Paoliello. Les institutions subventionnées sont dans l’obligation de recevoir des candidats habitant en Suisse, mais elles ne sont pas forcées de les engager. Avec le secteur privé, nous privilégions le dialogue afin qu’il cherche d’abord des collaborateurs en Suisse. Nous notons déjà un changement de mentalité.»

“On m’a dit que le salaire mensuel était de 2 500 francs.” Amélie*

Isabelle Fatton, secrétaire patronale de la Fédération du commerce genevois, confirme que «lorsqu’ils cherchent des collaborateurs, les membres de notre organisation s’adressent d’abord à l’Office cantonal de l’emploi pour voir si des personnes sont disponibles».

Encore faut-il que la paie soit à la hauteur. Dans le canton de Genève, un salaire mensuel minimal de 4000 francs brut est garanti dans le commerce de détail pour les personnes sans qualifications, selon Isabelle Fatton. «Certains salaires minimaux prévus par les CCT et les contrats-types sont insuffisants pour vivre en Suisse sans un revenu accessoire. Cela explique également que les postes concernés sont davantage occupés par des frontaliers», relativise Laurent Paoliello.

Des salaires insuffisants, Unia Vaud en dénonce, notamment dans la vente. Amélie* en a fait l’expérience. Cherchant un emploi, cette Suissesse était tombée sur une annonce pour un poste dans un grand magasin de la région lausannoise. «Durant la discussion, on m’a dit que le salaire mensuel était de 2500 fr. à 100%. Rétorquant que c’était insuffisant pour vivre, on m’a alors suggéré d’aller vivre en France.» Elle constate qu’il n’y avait que des frontaliers dans ce magasin.

Filières de recrutement

Existerait-il des «filières de recrutement» qui excluraient les résidents suisses? «Il arrive que certains cadres français activent leurs réseaux pour engager des frontaliers de leur connaissance. Cela n’est pas illégal, mais c’est souvent mal perçu au sein de la population», reconnaît Catherine Laubscher, secrétaire régionale d’Unia Neuchâtel. «Il existe des filières de recrutement qui contournent les employés potentiels établis en Suisse», abonde Yves Defferrard.

Jean-Marc Beyeler, chef du Service juridique du Centre patronal vaudois, est plus mesuré: «Nous n’avons pas eu connaissance de l’existence de telles filières. Nous ne pouvons cependant pas affirmer que cela n’existe pas.»

Quoi qu’il en soit, l’économie ne peut se passer des frontaliers, à l’exemple de Genève. «Ils sont 85’000 et le nombre de nos chômeurs est d’environ 10’000», rappelle Laurent Paoliello. «Nous sommes cependant critiques face à l’argument de certains employeurs affirmant ne pas trouver les compétences requises en Suisse. Lorsque nous savons qu’un frontalier au chômage sur deux est sans qualification professionnelle, nous nous demandons pourquoi un résident suisse ne peut être engagé.»

*Prénom d’emprunt

«Il faut surveiller la sous-enchère salariale»

Le phénomène des frontaliers a fait l’objet d’une vaste étude à laquelle a participé Sylvain Weber (photo DR), collaborateur scientifique à l’Institut de recherches économiques de l’Université de Neuchâtel. Entretien.

Les résidents en Suisse sont-ils victimes de discrimination à l’embauche par rapport aux frontaliers?

Sylvain Weber: A compétences égales, une entreprise a toujours intérêt à engager un collaborateur habitant près de son lieu de travail. Cela réduit les risques de retard et de fatigue et donc des pertes pour l’entreprise. En revanche, si l’employeur peut jouer sur les salaires, il risque de privilégier un frontalier qui sera moins payé. Dans une étude effectuée entre 2010 et 2012, des CV fictifs de résidents suisses et de frontaliers avaient été envoyés pour des emplois peu qualifiés. Résultat: les premiers avaient davantage été conviés à un premier entretien.

Comment réagissez-vous à l’existence de «filières de recrutement» ou de la pratique de certains responsables des ressources humaines qui engagent directement en France?

Il est probable que certaines filières se créent, mais ce n’est pas forcément volontaire. Un responsable des ressources humaines français aura plus de facilité à interpréter des dossiers de candidats de son pays. Dans le cas où le recrutement s’effectuerait directement en France sans annonce préalable auprès de l’Office régional de placement (si le taux de chômage de la profession concernée dépasse 5%), ce serait contraire à l’obligation d’annoncer les postes vacants.

Fin 2018, le taux de chômage au sens du BIT s’établissait à 11,8% dans le canton de Genève et à 6,8% dans le Genevois français. Pourtant, votre étude conclut que les frontaliers ne contribuent pas à une hausse des demandeurs d’emploi en Suisse…

Nous avons étudié le cas de Neuchâtel qui montre que les frontaliers et les employés résidant en Suisse forment deux groupes imparfaitement substituables. Dans certains cas, il est possible que des entreprises ne pourraient demeurer en Suisse sans l’apport des premiers. Les locaux se retrouveraient ainsi privés d’emploi. Et il ne faut pas sous-estimer la temporalité: lorsqu’un poste est ouvert, l’entreprise ne peut pas toujours attendre qu’un chômeur aux qualifications adaptées se présente immédiatement. Une fois que le frontalier est engagé, elle ne va pas le licencier pour le remplacer par un chômeur suisse.

Les accusations de dumping salarial sont fréquentes, mais difficiles à prouver. Qu’en pensez-vous?

Il faut surveiller le risque de sous-enchère salariale. Mais un poste en Suisse, même sous-payé, reste souvent attractif pour des frontaliers qui sont en général très motivés. Leur pouvoir de persuasion peut ainsi être décisif dans leur engagement.

Pourquoi le ressentiment à l’égard des frontaliers est-il parfois si fort?

Au Luxembourg, les postes qualifiés restent réservés à ceux qui maîtrisent le luxembourgeois. En Suisse, il n’y a pas cette barrière de la langue et tous les secteurs sont concernés par cette concurrence croissante. SP

 

Cet article est paru dans La Liberté.

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