Chroniques

Chappatte, Le Temps et la censure

ACTUALITÉS PERMANENTES

Patrick Chappatte, dessinateur de presse au Temps, entre autres, était l’invité des belges de «Par Jupiter», l’une des dernières émissions assez libres de France Inter, radio publique dévorée par la pub mais tolérée (pour combien de temps?) par les milliardaires macronistes. Il y a raconté comment il a été viré du New York Times quand ce journal a décidé de supprimer les dessins de presse de ses éditions. L’origine de l’affaire était l’œuvre d’un confrère, pourtant choisie en agence par le journal, où Trump tenait Netanyahou en laisse. Ce qui indisposa le lobby israélien d’extrême droite qui hurla, comme d’habitude, à l’antisémitisme. Comme le premier amendement de la constitution étasunienne protège la liberté d’expression jusqu’à celle du Ku Klux Klan, on ne censura pas le dessin, on n’interdit pas le journal, mais on décida que le dessin de presse y était désormais superflu! Et Chappatte, qui n’y était pour rien, perdit un de ses jobs.

Mais, me direz-vous, c’est aux US, sous Trump, pas dans notre démocratie… Pourtant, certains d’entre vous se souviennent peut-être que nous fûmes six chroniqueurs sciences extérieurs du Temps à alterner nos écrits. Excédé par la censure subie dans Charlie Hebdo, dont j’avais démissionné du temps de la dictature de Philippe Val, je n’avais accepté de collaborer au Temps, dont je partage peu l’idéologie, que sous un «premier amendement personnel»: on passerait mes papiers si l’on voulait, mais on ne modifierait rien de mes textes sans mon accord. Ce qui, à ma grande surprise, fonctionna très bien pendant plus de six ans où je n’ai été censuré que deux fois. Comme je l’ai raconté dans un livre1Ainsi va la vie, éd Sang de la Terre, Paris. Très mal diffusé après les faillites d’éditeurs successifs. reprenant mes chroniques, commentées de mes rapports avec la rédaction, chaque fois que le sujet scientifique le permettait, je testais ma liberté d’écriture, à l’opposé de la ligne du journal. Mais voilà que Le Temps s’était lancé, avec nos organisations patronales, dans une campagne pour que l’on augmente, de 800 à 5000 CHF, les taxes universitaires à l’université de Genève, ainsi que dans les autres grandes écoles publiques suisses, «pour pouvoir recruter de meilleurs professeurs». Réalisant que ce serait perdre 60% de mes étudiants qui n’auraient pas pu payer, et pas les moins bons, un peu vexé qu’on veuille nous remplacer par de «meilleurs» profs, je rédige alors une chronique où j’explique calmement que, si l’on veut les meilleurs étudiants possibles, il faut ouvrir à tous et sélectionner sur les performances des étudiants plutôt que sur le porte-monnaie des parents. Et puis que l’augmentation de taxes proposée ne représentait que 15% des salaires déjà confortables des profs, donc ne serait pas très attractive.

Mais, peu de semaines plus tard, les trois premières pages du Temps réclamaient, à nouveau, l’augmentation des taxes, avec moultes citations des organisations patronales et de leurs marionnettes PDC et libérales. Mon sang ne fit qu’un tour, et je rédigeai un papier énervé expliquant que ces organisations rêvaient de créer de juteuses universités privées parasites et concurrentes de nos institutions publiques, et que ce n’était pas un argument pour saborder nos Hautes écoles cantonales et fédérales, qui fonctionnent bien et produisent ce qu’on attend d’elles, en qualité et quantité de diplômés, ainsi qu’en services à la cité. Ma chronique paraît, mais, le lendemain, un mail nous avertit que les chroniques sciences ne doivent pas parler de politique, qu’il y a d’autres pages pour ça, et que, désormais, les papiers devront être envoyés une semaine à l’avance. Un mois plus tard, toutes les chroniques sciences étaient supprimées ! J’en ai conclu d’abord que, jusque-là, le comité de rédaction ne lisait pas mes chroniques, et ensuite qu’il était rassurant d’être enfin censuré dans ce «journal de référence»! Eh Chappatte…ça ne te rappelle rien ? Surveille-bien tes collègues, si tu veux continuer à dessiner dans Le Temps…

Notes   [ + ]

1. Ainsi va la vie, éd Sang de la Terre, Paris. Très mal diffusé après les faillites d’éditeurs successifs.
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lundi 8 janvier 2018

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