Suisse

Le flou règne sur les déchets exportés

La Suisse expédie chaque année des détritus. Or, leur traçabilité n’est pas toujours facile à établir
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Le parcours des déchets suisses, une fois qu'ils ont quitté le territoire de la Confédération, est parfois nébuleux. KEYSTONE-ARCHIVES
Environnement

Retour à l’expéditeur! Ces dernières semaines, plusieurs pays d’Asie ont renvoyé des déchets importés depuis des pays occidentaux. Fin mai, les Philippines ont réexpédié des containers au Canada. Mi-juin, c’était le tour de l’Indonésie qui a retourné des déchets aux Etats-Unis. Et fin juillet, le Sri Lanka renvoyait 111 containers au Royaume-Uni. La raison: les déchets reçus ne sont pas toujours recyclables et parfois dangereux. En outre, depuis que la Chine a déclaré un moratoire sur l’importation des détritus en 2018, ces Etats asiatiques sont submergés.

Flou sur les déchets suisses exportés«Il n’y a quasiment pas d’exportation directe de déchets helvétiques vers l’Asie» Jasmine Voide, Swiss Recycling

 

«Ces pays ne sont pas toujours organisés pour traiter les déchets. Ce sont parfois des entreprises irresponsables qui les importent et les abandonnent dans des décharges. Elles gagnent beaucoup d’argent sur le dos de l’environnement et des populations locales», critique Jasmine Voide, responsable Romandie de Swiss Recycling. Quant à la Suisse, est-elle touchée par ces «retours à l’expéditeur»?

Les voisins en héritent

Concernant les déchets dangereux, leur transfert à l’étranger est soumis à une autorisation délivrée par l’Office fédéral de l’environnement (OFEV) et ne peut être effectué que vers des pays membres de l’OCDE ou de l’Union européenne. «L’exportation des déchets dangereux se fait en majorité vers les Etats voisins», éclaire Martin Luther, suppléant du chef de section à la division Déchets et matières premières à l’OFEV. «C’est la garantie qu’il y existe les infrastructures nécessaires à leur traitement.» Donc pas d’envoi vers la Chine, l’Indonésie ou les Philippines. Et surtout, la procédure est stricte, encadrée par la Convention de Bâle (lire ci-dessous), ce qui rend possible une bonne traçabilité.

Quant aux déchets jugés non dangereux, leur exportation n’est pas soumise à une autorisation de l’OFEV. Cela concerne par exemple le plastique pur, le verre ou le papier. Mais ces déchets ne sont pas pour autant exempts de tout contrôle. «Lors de la déclaration en douane, ils doivent être déclarés à titre de déchets», précise Donatella Del Vecchio, porte-parole de l’Administration fédérale des douanes.

Traçabilité pas garantie

Liste des déchets exportés remise aux douanes, déclaration de tous les transports effectués, normes à respecter: telles sont les tâches à effectuer lorsqu’une entreprise souhaite exporter des déchets non dangereux. C’est ce que fait régulièrement la firme Retripa, basée sur plusieurs sites. «Dans notre cas, nous pouvons garantir une traçabilité totale», assure Philippe Grimm, directeur du site de Vernier (GE). L’entreprise transporte régulièrement du carton en France, à Saint-Vallier.

Mais toutes les firmes ne jouent pas le jeu. «Les cantons exigent un rapport annuel sur l’ensemble des flux de traitements incluant l’exportation des déchets. Cela n’empêche pas certaines entreprises de ne pas respecter les règles. Nous aimerions bien qu’il y ait un meilleur contrôle de la part des cantons», poursuit Philippe Grimm.

«Nous aimerions bien qu’il y ait un meilleur contrôle de la part des cantons» Philippe Grimm

Du côté des déchets plastiques, la traçabilité n’est pas toujours de mise. «La Suisse en exporte une partie vers l’Allemagne, l’Italie et les Pays-Bas», indique Kurt Röschli, directeur technique de Swiss Plastics. «Elle ne les envoie pas en Asie, du moins pas directement. Il est cependant possible que ces pays européens réexportent les déchets vers le continent asiatique.»

Jasmine Voide, de Swiss Recycling, a une bonne vue d’ensemble: «Il n’y a quasiment pas d’exportation directe de déchets helvétiques vers l’Asie. Le verre reste en Suisse et dans les pays voisins. En revanche, le plastique et le papier peuvent voyager loin, de même que certains composants électroniques et électriques. La traçabilité est difficile à réaliser.»

Pas la masse critique

Mais pourquoi la Suisse doit-elle exporter des détritus? «Si notre pays est obligé d’exporter 8% de tous ses déchets plastiques (soit un peu plus de 90 000 tonnes en 2017, ndlr), c’est qu’il ne possède pas toujours l’infrastructure nécessaire pour le recyclage. Certains mélanges de matériaux plastiques nécessitent en effet des procédés particuliers», explique Kurt Röschli.

Quant aux déchets dangereux (appelés aussi spéciaux), ce sont environ 365 000 tonnes qui sont parties à l’étranger, soit 20% du total. Là aussi, la Suisse manque de certaines installations. «C’est le cas notamment pour le cuivre, le plomb ou l’or», détaille Martin Luther. Mais il ne faut pas négliger l’aspect économique: recycler en Suisse coûte cher et pour certains types de déchets spécifiques, il n’y a pas la masse critique pour atteindre le seuil de rentabilité. Une chose est en revanche certaine: l’exportation des ordures ménagères est interdite.

Des autorisations nécessaires

La Suisse est signataire de la Convention de Bâle, qui contrôle les mouvements transfrontières de déchets dangereux et leur élimination dans le respect de l’environnement. Lorsqu’une entreprise souhaite exporter ces détritus, elle s’adresse à l’Office fédéral de l’environnement (OFEV). Celui-ci délivre une autorisation pour une quantité donnée et pour une durée d’un an. «Chaque fois qu’un transfert a lieu, l’OFEV doit en être informé, de même que les autorités du pays importateur. L’usine à l’étranger doit valider la réception de ces déchets et leur traitement. Elle transmet la documentation aux autorités du pays et à l’OFEV», détaille Martin Luther, suppléant du chef de section à la division Déchets et matières premières. La procédure est la même pour les déchets ménagers que la Suisse importe pour alimenter ses usines d’incinération, qui produisent chaleur et électricité. SP

 

Cet article est paru dans La Liberté.

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